jeudi 12 novembre 2009

1544: Brouillé avec Calvin, Sébastien Castellion doit quitter Genève

Article paru dans le journal La Tribune de Genève du 14 mars 2009.

http://www.tdg.ch/geneve/actu/1544-brouille-calvin-sebastien-castellion-quitter-geneve-2009-03-13

histoire | Cette fois, c’est fini. Les deux hommes ont consommé leur rupture.

© musée international de la réforme | Sébastien Castellion. Jean Calvin, qu’il considérait comme son mentor, ne supporte ni la ­contradiction ni la concurrence.

ÉTIENNE DUMONT | 14.03.2009 | 00:00

Cette fois, c’est fini. Les deux hommes ont consommé leur rupture. Nous sommes en 1544. Sébastien Castellion quitte définitivement Genève. Jean Calvin, qu’il considérait comme son mentor, ne supporte ni la ­contradiction ni la concurrence. Le réprouvé part d’autant plus volontiers qu’il conservera, au mieux, chez nous un poste de maître d’é-cole. Or le rêve de Castellion, c’est de devenir pasteur…

Sébastien Châteillon (il latinisera plus tard son nom) est né en 1515, l’année de la bataille de Marignan, à Nantua. Il a donc six ans de moins que Calvin. «On ignore comment ce fils de paysan a pu faire des études», explique Vincent Schmid, qui fait de lui le troisième homme de son récent livre sur Michel Servet (1). Sans doute s’agit-il d’un enfant prodige. Un seigneur ou un ecclésiastique se doit alors d’encourager les jeunes talents apparus sur leurs terres.

Révélation à Lyon

Castellion, dont on connaît la vie grâce à l’énorme ouvrage de Ferdinand Buisson, paru en 1892, fait donc sa scolarité à La Trinité de Lyon, un collège humaniste renommé. «Dans cette ville au sommet de son activité économique, les idées luthériennes ont vite circulé», reprend Vincent Schmid, qui est par ailleurs pasteur à Saint-Pierre. «L’étudiant a ainsi lu L’institution de la religion chrétienne de Calvin, sortie en latin à Bâle. C’est sa révélation.»

Par un hasard qui n’en est pas tout à fait un, le Bressan rencontre Calvin, alors exilé, à Strasbourg. Nous voici en 1541. «Il semble qu’il ait même habité chez lui.» On nage alors en pleine idylle théologique. Rappelé à Genève, le Picard prend Castellion dans ses bagages.
Leurs idées divergent cependant assez vite. «Calvin, comme Servet, croit que Dieu lui a parlé. C’est un inspiré.» Castellion se montre plus ouvert. «Par rapport à son maître, qui reste par bien des points un représentant du Moyen Age, il annonce les Temps modernes.» Le dissident défend les anabaptistes. Il dénonce la collusion du civil et du religieux. Il demande enfin une pluralité de voix au sein de la même Eglise.

La Sainte Trinité? Une idée personnelle

Afin d’agrandir cette ouverture, Castellion propose même un petit dénominateur commun. Tout le monde doit croire à un Dieu unique, tout-puissant, éternel et créateur. Avec la Trinité, nous entrons déjà dans le domaine spéculatif. «Une révolution.» Il s’agit en effet là de la pomme de discorde depuis le Concile de Nicée en 325. Comment le Christ peut-il être à la fois homme et Dieu, hein? Je vous le demande!
La question trinitaire se trouve ainsi au cœur du procès de Michel Servet en 1553. Pour le médecin espagnol, Jésus reste le fils de Dieu. Il ira au bûcher, à Champel, en disant «Jésus fils du Dieu éternel» et non pas, comme il aurait dû, «Jésus, fils éternel de Dieu». L’idée révolte notre Castellion, réfugié à Bâle. Il y a fait tous les métiers (scieur de long, porteur d’eau…) pour nourrir ses huit enfants avant d’enseigner le grec à l’illustre Université de la ville.

Castellion prend donc sa plus belle plume. Il défendra post mortem l’hérétique. «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme», écrit-il dans son ­Contre le libelle de Calvin. La phrase a fait fortune. Elle passe pour la première affirmation de la tolérance religieuse. L’ennui, c’est que Castellion ne l’a pas publiée de son vivant. Son ouvrage ne paraîtra, et aux Pays-Bas, qu’en 1613.

Postérité hollandaise et française

«Castellion n’aura vu sortir que trois de ses livres», explique le pasteur Schmid, «dont sa superbe traduction de la Bible». Pourquoi cette prudence? «J’y vois des pressions. Calvin, qui était un homme de réseau, a pu noyauter Bâle. L’Université de cette ville a dû jouer son rôle en menaçant l’auteur de sanctions.» L’hellénisant tenait à son poste. Il mourra en 1563, épuisé et déçu, quelques mois avant son ennemi genevois.

L’exilé ne sera pas tout à fait oublié. «Disons qu’il va et vient dans l’histoire religieuse.» ­Castellion se verra cité en 1619 au synode de Dordrecht, où s’affrontent les faucons et les colombes du protestantisme. Spinoza le lira.
«Pierre Bayle parle de lui dans son Dictionnaire historique et critique de 1697, prudemment paru à Rotterdam. Ce n’est enfin pas un hasard si Buisson l’a choisi comme sujet de thèse au XIXe. «Cet ancien pasteur s’est fait en France l’apôtre de la laïcité.» Puis est venu Stefan Zweig. Le Viennois en a profité pour rapprocher Calvin d’Hitler. Bigre!

(1) «Michel Servet, Du bûcher à la liberté de conscience», de Vincent Schmid, aux Editions de Paris-Max Chaleil, 176 pages


L’affaire de l’athée Jacques Gruet

Sa tolérance signifie-t-elle que Castellion est prêt à tout admettre? Non. Une affaire, trop noire pour se voir évoquée lors d’un jubilé Calvin très consensuel, le prouve. Il s’agit du procès de Jacques Gruet. L’histoire se déroule en 1547, alors que le Bressan est déjà loin, mais elle a fait du bruit. En juin 47 donc, Gruet placarde une affiche sur la chaire de Saint-Pierre. Elle parle de «foutus prêtres renégats qui viennent nous mettre en ruine».

Le coupable est vite identifié. On trouve chez lui des manuscrits. Pour Gruet, les lois de Moïse «n’ont pas d’autre origine que les caprices des hommes». L’avis de Calvin sur l’immortalité de l’âme reste une «faribole». L’au-delà n’existe pas. L’important c’est de vivre l’instant, en chamboulant les règles établies par le Consistoire. Son procès devient celui de la libre-pensée. Pas un mot de ­Castellion. «Gruet sort du fameux cadre minimal». Pour notre théologien, l’athée demeure un monstre. «Il n’y a pas de place pour lui. L’hérétique croit en Dieu. Le juif et le musulman, à la limite aussi. Avec un Ciel vide, nous entrons dans le do-maine de l’impensable.»

Brûlé sans un mot

Dans ces conditions, que le malheureux Gruet soit brûlé le 26 juillet reste normal pour Castellion. «N’oublions pas que le scepticisme de Montaigne reste très discret. Le but officiel de la société civile reste, au XVIe siècle, l’adoration de Dieu.» Au XXIe, la question se pose encore. Un pays européen n’a-t-il pas interdit, il y a quelques semaines, une publicité pour l’athéisme «par égard pour les croyants pratiquants»?
Il ne faut donc pas s’étonner si Servet possède sa rue et un monument expiatoire, alors que Gruet n’a rien. Il a fallu l’énorme ouvrage sur Genève d’Amédée Roget, en 1870, pour que l’homme sorte de l’oubli. Que voulez-vous? L’histoire veut des martyrs respectables.
Tout est-il perdu pour l’oublié de 1547? Pas tout à fait. Comme le rappelle Bernard Lescaze, la phrase choisie pour orner un mur de cet espace libertaire que fut l’Ilôt 13, derrière la gare, est signée Gruet. «Si un homme veut manger son bien, les autres n’ont rien à y voir, et si je veux danser, sauter, mener joyeuse vie, qu’a à faire la justice?» (ed)

jeudi 15 octobre 2009

L'Unité des Frères moraves : l'antitrinitarisme d'avant la réforme


Dans le Théolib n°27 consacré à Faust Socin, j'ai été surpris par le titre de l'article de M. Blanchard-Gaillard L'Ecclesia minor des Frères polonais – la première église chrétienne non trinitaire des temps modernes.

Je ne m'étalerai pas ici sur le sens de l'expression « des temps modernes » dont la nature m'échappe quelque peu – je présume qu'il fait remonter ces « temps modernes » à la réforme initiée par Luther - mais plutôt sur « la première église chrétienne non trinitaire ».

Oui, car au moins une autre église a devancée l'Ecclesia minor (organisée vers 1565) dans son rejet de la Trinité, il s'agit de l'Unité des Frères moraves, communauté de sensibilité hussite qui fut non trinitaire et anabaptiste à ses origines.

L'histoire de celle-ci débute vers 1440 lorsque le tchèque Petr Chelčický, gagné aux idées de Jan Hus mais séparé des Hussites dont il dénonçait la violence, rédige Le filet de la foi.

Radical, Chelčický y enseigne que la guerre est incompatible avec le christianisme et qu'un disciple de Jésus doit se laisser guider par sa « loi » quelles qu'en soient les conséquences.

Chelčický était également proche des Vaudois mais la tiédeur de leur discours l'en avait écarté.

Le hussite Grégoire de Prague s'étant enthousiasmé par les thèses de Chelčický persuadera certains de son mouvement en 1458 de partir de chez eux pour le suivre à Kunwald où ils fonderont leur communauté religieuse.

Par la suite des groupes de vaudois tchèques et allemands les rejoindront.

La période de 1464 à 1467 marquera le développement de l’Unité des Frères qui tiendront plusieurs synodes.

C'est au cours de ceux-ci que les Frères définiront leur doctrine et la coucheront par écrit, textes qui seront compilés sous la forme d'une série de livres intitulés Acta Unitatis Fratrum.

En voici un extrait : “ Nous sommes déterminés à établir notre administration uniquement par la lecture et par l’exemple de notre Seigneur et des saints apôtres, dans le silence, l’humilité et la patience, en aimant nos ennemis, en leur faisant et en leur souhaitant du bien, et en priant pour eux. ”

Les Frères avaient l'esprit missionnaire et s'employaient à répandre le message évangélique aux autres par des visites qu'ils effectuaient souvent deux par deux à l'image de leurs amis Vaudois et surtout selon le modèle biblique (cf. Luc 10:1).

Mais en 1494 un schisme éclate au sein de l'Unité et les Frères se scinde en deux groupes, le parti majeur et le parti mineur.

Le parti majeur se voulait moins radical et tranchait en cela avec le parti mineur qui tenait fermement à sa neutralité politique.

Par ailleurs c’est le parti mineur qui demeurera non trinitaire.

Voici ce qu'a écrit l'un des membres du parti mineur : “ Les gens qui marchent sur deux routes ont peu de garanties qu’ils resteront avec Dieu, car ce n’est que rarement et dans de petites choses qu’ils sont disposés à se sacrifier et à se soumettre à lui, et dans les grandes choses ils font ce qui leur plaît. (...) C’est parmi ceux qui ont l’esprit ferme et une bonne conscience, qui suivent jour après jour le Seigneur Christ sur la route resserrée avec leur croix, que nous voulons être comptés. ”

Dans leur rejet de la Trinité les Frères du parti mineur voyaient le saint esprit comme la force de Dieu qu'ils appelaient son « doigt ».

Ils croyaient en la doctrine de la rançon que Jésus paya en offrant sa vie pour permettre aux hommes de se défaire du péché adamique.

Réformateurs avant l'heure ils s'étaient débarrassé du culte mariolâtre et avaient aboli le système clérical avec ses prêtres célibataires en le remplaçant par un système de ministres laïcs plus conforme au modèle apostolique.

Ils furent très critique envers les autres églises, notamment à cause de leur position anabaptiste.

A l'encontre de celles-ci, le parti majeur inclus, le parti mineur écrira : « Vous enseignez qu’il faut baptiser les petits enfants qui n’ont pas leur propre foi, a-t-il écrit, et en cela vous suivez ce qu’a institué un évêque appelé Dionysius, qui a encouragé le baptême des nouveau-nés à l’instigation d’insensés (...). Presque tous les enseignants et les docteurs font de même, Luther, Melanchthon, Bucer, Korvín, Jiles, Bullinger, (...) le parti majeur, qui tous trafiquent ensemble. »

L'un des dirigeants du parti mineur, Jan Kalenec, fut torturé par l'inquisition catholique en 1524 et trois autres finirent sur un bûcher.

On estime qu'entre 1500 et 1510 les Frères moraves auraient publiés cinquante des soixante livres qui l'ont été en Tchéquie durant ces dix années.

Les Frères moraves contribuèrent également à l'évolution de la traduction de la Bible en tchèque.

Après la mort des derniers Frères du parti mineur vers 1550, le rejet de la Trinité par cette communauté disparu complètement.

Ce qu'il reste aujourd'hui de l'Unité des Frères moraves est une église organisée sous le nom d'Eglise Morave mais intégrée dans la double tradition hussite et luthérienne.

Voici une liste de déclarations, rédigées par des dirigeants du parti mineur, s’adressant principalement au parti majeur :

Trinité : « Si vous regardez la Bible d’un bout à l’autre, vous ne trouverez nulle part que Dieu est divisé en une sorte de Trinité, trois personnes au nom différent, croyance que des gens ont imaginée de toutes pièces. »
Esprit saint : « Le saint esprit est le doigt de Dieu et un don de Dieu, un consolateur, la Puissance de Dieu, que le Père donne aux croyants sur la base des mérites du Christ. On ne lit nulle part dans les Saintes Écritures qu’il faut qualifier le saint esprit de Dieu ou de Personne ; cela ne figure pas non plus dans les écrits apostoliques. »
Prêtrise : « Ils vous donnent à tort le titre de ‘ prêtre ’ ; si vous enlevez votre tonsure et votre onction du doigt, vous n’avez rien de plus que le plus ordinaire des laïcs. Saint Pierre invite tous les chrétiens à être prêtres en disant : Vous êtes la sainte prêtrise qui offre des sacrifices spirituels (1 Pierre 2). »
Baptême : « Le Seigneur Christ a dit à ses apôtres : Allez dans le monde, prêchez l’Évangile à toute la création, à ceux qui croiront (Marc, chapitre 16). Et seulement après ces paroles : et en étant baptisés, ils seront sauvés. Or, vous enseignez qu’il faut baptiser les petits enfants qui n’ont pas leur propre foi. »
Neutralité : « Ce que vos premiers frères considéraient comme mal et impur, s’engager dans l’armée et tuer ou aller sur les chemins en portant des armes, tout cela vous le tenez pour bien. [...] Nous pensons donc que vous, comme les autres enseignants, ne regardez que de l’œil gauche les paroles prophétiques qui déclarent : Il a donc brisé la puissance de l’arc, les boucliers, l’épée et la bataille (Psaume 75). Et encore : Ils ne feront pas de mal ni ne détruiront dans toute ma montagne sainte, car la terre du Seigneur sera pleine de la connaissance divine, etc. (Isaïe, chapitre 11). »
Prédication : « Nous savons pertinemment qu’au départ les femmes ont amené davantage de personnes à la repentance que tout un groupe de prêtres avec un évêque. Et maintenant les prêtres se sont installés dans leur village et dans la résidence qui leur est allouée. Quelle erreur ! Allez dans le monde entier. Prêchez [...] à toute la création. »

Je vous donne ci-après les liens vers un très bon article dédié à cette communauté ainsi qu'une traduction en anglais du Filet de la foi de Petr Chelčický :

http://www.nonresistance.org/docs_htm/~Net_of_Faith/Net_of_Faith.html

http://www.ttstm.com/2009/09/september-10-petr-chelcicky-prophet.html

Bibliographie :

Victor-L. Tapié : Une église tchèque au XVe siècle : l'Unité des Frères (Librairie Ernest Leroux, 1934)

Joseph Macek : Jean Hus et les traditions hussites (Plon, 1973) - Chapitre V, section 5 "Pierre Chelčický" et section 6 "l'Unité des Frères".


mardi 4 août 2009

Les procès de Michel Servet et Pierre Fatio à Genève

Deux très bons articles sur les procès de Michel Servet et Pierre Fatio ont été publiés aujourd'hui dans le journal la Tribune de Genève.
http://www.tdg.ch/dossiers/geneve/grands-proces
Je les place à la suite de cette introduction en remerciant les auteurs.
Excellente lecture.

http://www.tdg.ch/actu/divers/1553-michel-servet-brule-vif-heresie-2009-08-03

1553, Michel Servet est brûlé vif pour hérésie

Grands Procès | L’Espagnol et Jean Calvin s’opposaient sur la Trinité. Un sujet dangereux à l’époque!


© (DR) | Servet au bûcher. Gravure hollandaise d'époque.

ÉTIENNE DUMONT | 03.08.2009 | 15:25

Août 1553. Un procès, que l’on sait extraordinaire, débute devant le Petit Conseil. Si l’accusation d’hérésie semble ressortir de l’Eglise, il s’agit là d’une affaire civile. L’Inquisition a disparu en 1535 de la ville, devenue République, laissant derrière elle un dernier mort. Cette année-là, un certain Pierre Gaudet a été brûlé aux portes de la cité.
L’accusé a 42 ou 44 ans. On ignore quand Michel Servet a vu le jour. Le nom est francisé. Il s’agit d’un Aragonais nommé Miguel Serveto y Revès. Ce «blasphémateur et hérésiarque» a été arrêté le 13 août. Il assistait au culte à la Madeleine. Quelques personnes ont reconnu dans la foule cet homme, connu pour ses écrits pour le moins polémiques sur la religion. Servet a été conduit à la prison de l’Evêché, souvent transformée par la suite jusqu’à sa démolition vers 1930. Elle se trouvait sur l’actuelle
terrasse Agrippa d’Aubigné.

L’évadé de Vienne

Servet est un homme en fuite. Il vient de s’évader d’un cachot de Vienne avec une facilité suspecte. Ce médecin a sans doute été aidé par un client haut placé, dont il a guéri la fille. En Dauphiné, il se trouvait dans les griffes de l’Inquisition. Les preuves contre lui semblaient accablantes. Il n’est pas impossible que Calvin ait aidé les catholiques contre l’ennemi commun en communiquant les lettres qu’il a reçues de l’Espagnol.
A Genève, le procès va se régler en huit séances. Il répond à une plainte formulée par
Nicolas de la Fontaine, qui est comme par hasard le secrétaire de Calvin. L’accusé devra répondre aux 38 articles de cette plainte, d’ordre théologique.

Tout commence dès le 14. Dans une audience préalable, Servet reconnaît la paternité des trois livres choquant les papistes et les protestants. La procédure peut donc commencer le 15. Servet demande un débat contradictoire avec Calvin. Le Conseil refuse. Il tient à garder la haute main sur les débats. En 1553, Calvin, qui n’a pas encore été reçu bourgeois, doit faire face à une forte opposition, menée par Ami Perrin. L’interrogatoire du 16 est d’ailleurs mené par Berthelier, un «libertin» frappé d’excommunication.

Le 17, Servet fait face à Jean Calvin, entendu comme expert. C’est la première fois que les hommes se voient. Vingt ans avant, ils auraient dû se rencontrer à Paris. La chose ne s’était pas réalisée. Ils n’ont fait depuis que correspondre. Le débat tourne vite à la dispute théologique. De tous les thèmes abordables, la Trinité l’emporte. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont-ils une ou trois personnes? On sait que depuis le IVe siècle, toutes les hérésies découlent de cette question centrale. Calvin attaque très fort. Servet fait front.

Dispute par écrit

Le 21 août, il est question du procès de Vienne, avant que l’on s’envoie à la tête des penseurs comme Origène, Tertullien ou Polycarpe. Le mémorialiste de la séance commence à y perdre son latin. Le Conseil, qui garde, lui, les pieds sur terre, décide d’écrire à l’Inquisition viennoise pour connaître son dossier d’accusation. On aura tout vu! Le 22 août, Servet s’adresse lui à la Seigneurie. Il remet en cause la criminalisation de l’hérésie. S’agit-il vraiment d’un délit?

Le 23, Servet dresse sa biographie. Il explique in fine avoir eu l’intention d’aller à Naples. Le 28, il doit répondre sur sa sympathie pour un ouvrage aussi suspect que le Coran. «D’un méchant livre, on peut prendre de bonnes choses.» Le 31 août, on revient au procès de Vienne. L’Inquisition a envoyé paître Genève. Elle ne transmettra rien.

Les choses sérieuses recommencent le 1er septembre. On est reparti pour les hautes spéculations religieuses. Le secrétaire déclare forfait. Il n’y comprend plus rien. Il faut continuer par écrit. Calvin et Servet vont échanger des textes incroyablement savants produits à toute vitesse et, pour Servet, dans des conditions épouvantables même s’il n’a pas été torturé. Quand on voit ces documents, on ne peut qu’être frappé par l’écriture parfaite du condamné en puissance.

C’est terminé, mais le plus long reste à venir. Si pour Calvin «ce chaos prodigieux de blasphèmes ne mérite aucun pardon», le Conseil veut l’approbation des cantons réformés. Il n’entend pas être seul responsable d’une telle exécution. Il faudra le 18 octobre pour les avoir enfin réunis. Le 26, Servet est condamné à mort. Calvin aurait aimé une décapitation. Ce sera le bûcher. L’exécution est fixée au lendemain, vendredi 27 octobre.

(dr)
La dernière lettre du condamné. La graphie est, pour l’époque, totalement moderne, contrairement à celle de Calvin.



Une exécution épouvantable

Le matin du 27, muni d’une autorisation du Petit Conseil, Calvin va voir Servet à la prison de l’Evêché. C’est la dernière entrevue. Déjà affaibli, le prisonnier a reçu la sentence avec stupeur. La veille, il a piqué une crise de nerfs.
L’Espagnol s’est repris entre-temps. Il parvient à avoir avec celui qui est devenu son ennemi une dernière argumentation théologique de deux heures. Il ne cédera pas. Du reste, pour lui, le crime de pensée n’existe pas. Servet, comme Sébastien Castellion, qui prendra bientôt sa défense depuis Bâle, est un homme moderne, alors que Calvin reste un personnage du Moyen Age.
Le réformateur s’en va. Il n’assistera pas à la suite. Le cortège peut partir en direction de Champel. Servet ira à pied, sans lien d’aucune sorte. Sa langue n’a pas été coupée, comme l’est souvent celle des hérétiques. Chacun espère en fait qu’il va se dédire. S’il reconnaissait son erreur, ça arrangerait vraiment tout le monde.
Tel n’est pas le cas. Servet sera donc brûlé réellement vif. Nul ne l’étranglera discrètement pour abréger ses souffrances, comme la chose se fait souvent. L’homme mettra une demi-heure à mourir au milieu des flammes, attaché à un pieu par une chaîne de fer. Ses derniers mots sont «O Jésus fils du dieu éternel, aie pitié de moi.» Guillaume Farel, venu de Neuchâtel, note qu’il lui aurait suffi de dire «Jésus fils éternel de Dieu» pour se voir sauvé à la dernière minute.



Un cas (presque) unique à Genève

❚ Si l’on parle de «l’affaire Michel Servet» à Genève, alors qu’il reste simplement question d’Inquisition pour les pays catholiques, c’est à cause du caractère véritablement unique du procès de 1553.
❚Créé au Moyen Age, réactivé par le pape Paul III en 1542, ce tribunal ecclésiastique a fait des milliers de morts. Peut-être des dizaines de milliers. Personne ne s’accorde sur les chiffres. En Espagne, où elle a été introduite en 1479, l’Inquisition a vite fait peur au pontife Sixte IV lui-même. Elle s’y maintiendra par ailleurs longtemps. Il faudra attendre 1834 pour que cet appareil de terreur disparaisse définitivement. Au Portugal, le dernier bûcher religieux date de 1761, ce qui semble incroyablement tard. Mais la péninsule Ibérique, pour reprendre le mot cruel de Régis Debray, ne constituait-elle pas alors «l’arrière-cour de l’Europe»?
❚ Genève ne connaîtra jamais un système répressif aussi organisé. Le Consistoire sera là pour excommunier, amender et réprimander, certes, mais sans rôtir les hérétiques. Notons cependant l’affaire du libre-penseur Jacques Gruet, en 1547, et celle de Nicolas Antoine, converti au judaïsme, en 1632…
❚Cela ne signifie pas que la justice ait échappé chez nous aux préjugés de l’époque. Des bûchers, il s’en dressera en plein XVIIe siècle pour les sorciers (et surtout les sorcières!). On ira jusqu’à emmurer vivants, au temps de Calvin, des personnes accusées de bouter la peste. C’est dire…



Un mort qui prend de la place
❚ En octobre 1553, Jean Calvin pensait en avoir fini avec son adversaire Michel Servet. Il n’en était rien. Très vite, des voix dissidentes se font entendre, dont celle de Sébastien Castellion. Le réformateur devra beaucoup écrire afin de se justifier. «L’affaire Michel
Servet» ira jusqu’à envahir son «Institution de la religion chrétienne», le livre qu’il reprend et réédite sans cesse.
❚ D’une manière plus perverse, l’exécution par le feu de l’Espagnol arrange bien les catholiques. Elle prouve qu’il n’y a pas de différence, du moins sur ce plan-là, entre les deux religions. Cette manière de les renvoyer dos à dos sera souvent reprise en France après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685.
❚ On dira qu’un mort face à des milliers, c’est peu, même si cela reste un de trop. Dans son ouvrage «Michel Servet, Du bûcher à la liberté de conscience» (Editions de Paris, 2009) auquel sont empruntés nombre de renseignements publiés dans cette page, le pasteur genevois Vincent Schmid parle avec raison d’«innocence perdue». Le protestantisme a désormais du sang, ou plutôt des cendres, sur les mains.
❚Cet éternel retour de Servet dans le débat d’idées aboutira logiquement, en 1903, au monument expiatoire à Champel. L’Espagnol aura sa rue. Une chose inconcevable ailleurs. A ce qu’on sache, la France n’en a accordé aucune à Etienne Dolet ou à Anne du Bourg, les plus célèbres martyrs religieux de l’époque.

http://www.tdg.ch/actu/divers/geneve-oligarchique-sacrifie-pierre-fatio-1707-2009-08-03

La Genève oligarchique sacrifie Pierre Fatio en 1707

Histoire | L’avocat des «malintentionnés» progressistes est accusé d’un complot imaginaire.


© DR | Pierre Fatio. Portrait présumé par le peintre genevois Robert Gardelle. On n’est pas sûr d’y avoir identifié les traits de l’homme de 1707.

ÉTIENNE DUMONT | 04.08.2009 | 00:00

Le procès qui débute à Genève le 18 août 1707 est de nature politique. Tout le prouve. De son arrestation la veille à son exécution le 6 septembre, Pierre Fatio ne pourra pas voir sa famille. Un avocat est refusé à l’accusé, lui-même avocat. L’homme ne dispose ni de papier ni d’encre pour écrire. La tension est telle que le Genevois mange des œufs à la coque, par crainte de se voir empoisonné.

Mais ce qui frappe le plus, c’est la minceur du dossier. Comme l’expliquent bien Olivier et Nicole Fatio dans Pierre Fatio et la crise de 1707 (Labor et Fides, 2007), le Petit Conseil «compte sur les réponses de Fatio pour reconstituer les faits qui lui seront imputés». Les chefs d’accusation restent inexistants. Le gouvernement veut punir le chef des «malintentionnés» pour des actes couverts par une amnistie qu’il a lui-même accordée.

Comme au cinéma, un grand flash-back s’impose ici. Tout a commencé le 2 janvier. Nous sommes à Saint-Pierre. Plus de mille citoyens sont réunis pour élire, comme de coutume, les syndics. Les dés sont en réalité pipés. Le Conseil général enregistre l’élection. Il peut au maximum rejeter un candidat. Le peuple souverain ne peut cependant pas en proposer.

Le toilier de Longemalle

C’est à ce moment que se manifeste François Delachana. On le retrouvera tout au long de l’histoire. Ce toilier de Longemalle veut formuler des revendications. Fatio l’en dissuade. «Il faut agir ensuite.» Delachana est le véritable auteur des idées qui seront ensuite imputées à Fatio, qui deviendra peu après l’avocat des factieux. Il veut que le Conseil des Deux Cents s’élise lui-même, au lieu de se voir désigné par le Petit Conseil. Il demande le bulletin secret pour les élections du Conseil général. Il exige que les lois soient publiées. Et de limiter le nombre des membres d’une même famille dans les Conseils afin de mettre un terme à la domination de la République par des clans.

Ces idées, qui nous semblent aujourd’hui assurer un minimum de démocratie, affolent l’oligarchie en place. Pour ses membres, elles visent ni plus ni moins qu’à renverser les institutions. Cette aristocratie de fait (et non de droit), à laquelle appartient la vaste famille Fatio (1), se sent en plus blessée dans sa gestion. En bons pères de famille, les Conseils ne veulent-ils pas le bonheur et la prospérité de toute une population, quitte à la laisser dans une perpétuelle enfance? «Grâce à nous, Genève n’a connu ni guerre ni véritable crise depuis plus de cent ans.»

N’empêche que la révolte enfle et se prolonge. Il y a d’abord des conciliabules puis des manifestations. On en vient aux insultes et aux mains. Certains manquent de passer au Rhône. Le Conseil général exceptionnel si attendu a pourtant été réuni. Les factieux ont obtenu des Conseils plusieurs satisfactions le 26 mai: limitation des membres d’une famille, publication des lois, convocation d’un Conseil général quinquennal…

Mais déjà le mouvement libertaire s’essouffle. Plusieurs de ses membres se sont ralliés à l’oligarchie contre des promesses personnelles. Les troupes alémaniques sont intervenues, ce qui deviendra une habitude. Le «résident» imposé par Louis XIV ne prêche évidemment pas l’indulgence. L’Europe vit dans l’absolutisme.

Une répression s’impose donc, en dépit de l’amnistie. Il suffit pour cela d’inventer un complot. Il existe pour l’oligarchie quatre grands coupables: Piaget (qui se noiera en fuyant la ville), Lemaître (pendu le 23 août), Fatio et bien sûr Delachana (banni à vie le 24 août). Un papier «séditieux» de Delachana a été trouvé dans une poche de Fatio. Voilà qui tombe bien!

Exécution secrète

Dans ses deux interrogatoires, ce dernier se défend assez mollement. On s’attendait à des déclarations foudroyantes. Rien! Fatio semble retombé comme un soufflé. Il se contente de répondre aux questions sur les visites, fatalement suspectes, qu’il aurait reçues depuis la fin mai.

Le 31 août, le Petit Conseil rend son jugement. Fatio se voit condamné, sans preuves, à mort. Comme l’écrira le 10 décembre son cousin Nicolas Fatio de Duillier, «l’avocat Fatio pourrait bien avoir été sacrifié non pas tant pour les crimes commis que pour ceux que l’on craignait qu’il pourrait faire un jour».

Restait à exécuter le malheureux, devenu indifférent à son sort. Impossible de le faire en public. Fatio sera arquebusé assis, dans une cour de la prison de l’Evêché, au mépris des lois. Il ira au supplice «comme à une promenade», diront les témoins. Notons qu’en bon Genevois, l’homme avait demandé à mettre sa vieille perruque au lieu de la neuve. N’abîmons pas une chose pouvant encore servir…

(1) Les parents de Pierre Fatio ont eu 24 enfants.

Un système politique complexe

❚ En 1707, tous les Genevois sont loin de se trouver à égalité. Au sommet de la pyramide se trouvent les citoyens (pour Rousseau, «citoyen de Genève» constitue un titre de gloire, et non de modestie), issus de gens ayant acquis la bourgeoisie au moins une génération avant. Eux seuls osent participer aux affaires publiques. En dessous se trouvent, sans droits, les habitants, les natifs et, plus bas encore, les paysans sujets.

N’oublions pas que le servage reste très présent en Europe au XVIIIe siècle. Vu le nombre des réfugiés protestants et de leurs enfants, les citoyens représentent une part toujours plus faible de la population.

❚ Théoriquement, contrairement à Berne ou à Zurich, le pouvoir appartient au Conseil général, formé de tous les citoyens mâles de plus de 25 ans (on est alors majeur à 25 ans). Pour l’oligarchie en place dès la fin du XVIe siècle, ce pouvoir a cependant été délégué une fois pour toutes aux Conseils restreints.

❚ Ces Conseils sont deux. Le plus important est le Petit Conseil, qui choisit les membres du Conseil des Deux Cents. On parle d’«emboîtage». Le principal problème est que tout le monde reste étroitement apparenté. On ne compte plus les frères, beaux-frères et a fortiori cousins siégeant côte à côte. C’est en cela qu’on peut parler d’une aristocratie, même si les titres de noblesse (étrangers) restent très rares à Genève.

La Maison Buisson. Symbole du patriciat, elle est construite à partir de 1699. (DR)

La répression de l’automne 1707

❚ Paternalistes, les Conseils de 1707 avaient donc dû céder en mai à ce qu’ils considéraient comme une révolte enfantine. Il convenait, après les exécutions de Pierre Fatio et de Nicolas Lemaître, de jouer les pères fouettards. La répression, qu’Olivier et Nicole Fatio qualifient dans leur excellent livre d’«épuration», sera continue durant l’automne 1707. Peu d’acteurs, même très mineurs, des événements du printemps se verront ainsi oubliés.

❚ A quoi condamne-t-on? Pas à mort, bien sûr. Si injuste et si peu démocratique qu’elle puisse nous sembler, la Genève d’alors n’est ni la France de Louis XIV ni, a fortiori, la Russie de Pierre le Grand. Le gouvernement se contente donc d’amender, de «mettre en prison à domicile» ou de bannir pour des périodes allant de quelques années à la perpétuité, comme c’est le cas de Dechanna, dont l’importance se révèle à nos yeux plus grande que celle de Fatio. Les Conseils peuvent aussi jouer sur la suppression de la bourgeoisie, qui correspond à un anéantissement social.

❚ Les promesses du 26 mai seront-elles tenues? Oui, pour l’ouverture des Conseils. Oui, pour la tenue du Conseil général. Mais attention! En biaisant. Le Conseil général de 1712 déclarera ainsi «volontairement» qu’il cesserait de se réunir. Cet organe médiéval sera ressuscité une dernière fois en 1846, pour entériner la révolution radicale de James Fazy.

La prison de l’Evêché. Croquis avant la démolition, intervenue en 1840. (DR)

Pendant ce temps l’Eglise se détend

❚ Existe-t-il des coïncidences en histoire? La place manque (heureusement) pour ouvrir le débat. On ne peut néanmoins qu’être frappé par une chose. Au moment où la Genève politique se rigidifie en 1707, l’Eglise protestante se détend.

❚ A la mort de Calvin, Théodore de Bèze (décédé à 86 ans en 1605) s’était fait le gardien de l’orthodoxie. L’Eglise protestante s’était vue momifiée et surtout rigidifiée. Tout pasteur, avant de s’engager dans le ministère, devait signer un «consensus». Correspondant de Leibnitz, ami de Bayle, le théologien genevois Jean-Alphonse Turettini luttera pour obtenir sa suppression en 1706. Désormais, les pasteurs (et donc leurs ouailles) gardent une pleine liberté de conscience. L’accord se fait sur quelques dogmes, comme l’avait recommandé au XVIe Sébastien Castellion. A chacun d’interpréter, selon ses idées, «les points obscurs».

❚ L’idée de Turettini était la réconciliation des communautés réformées. Un résultat fut très rapide. En 1707, les luthériens purent ouvrir leur église (sans clocher!) au Bourg-de-Four.

❚ Notons qu’un acteur des troubles de 1707 bénéficiera du maintien des dogmes de base. André-Robert Vaudenet déclare en mai qu’il ne croit pas que Jésus fut le fils de Dieu. Après admonestations, le Genevois se voit cassé de sa bourgeoisie, mais on lui permet sans l’inquiéter d’habiter à Vésenaz, en Savoie. A l’étranger donc.

L’église luthérienne. Ouverte au Bourg-de-Four (mais sans clocher!) dès 1707. (Frautschi)

dimanche 19 juillet 2009

Exode 3:14 – Le temps d'un nom

S'il est un texte de la Bible où puiser pour connaitre la signification du Nom du Dieu d'Israël et par extension du peuple chrétien, c'est bien le passage d'Exode 3:14.
La plupart des versions de la Bible rendent l'hébreu « Ehyeh asher ehyeh » dans ce verset par « Je suis ce que je suis » ou « Je suis qui je suis ».
Mais certaines éditions, anciennes comme récentes, donnent soit dans le texte soit en note une traduction différente.
En voici quelques exemples, il s'agit naturellement d'une liste non exhaustive :

« Je serais : je suis » (Nouvelle traduction Bayard),
« Je suis qui je serai » (TOB),
« Je suis qui je serai » (Français courant, note),
« Je serai qui je serai » (Osty, note),
« Je serai ce que je serai » (Traduction du monde nouveau, français 1995),
« Je serai qui serai » (La Bible nouvellement translatée par Sébastien Castellion, 1555)
« Èhiè ashèr èhiè! – Je serai qui je serai » (Chouraqui),
« I will be what I will be » (The Bible - A new translation by James Moffatt),
« I will be what I will be » (The Bible in living English by Steven T. Byington),
« I am who I am and what I am, and I will be what I will be » (The Amplified Bible)
« I will be that I will be » (Isaac Leeser)
« I will be what I will be » (Living Bible Edition, note)
« I will be what I will be » (New International Version, note)
« I will be what I will be » (New Living Translation, note)
« I will be what I will be » (English Standard Version, note)
« I will be what I will be » (Contemporary English Version, note)
« I will be what I will be » (Holman Christian Standard Bible, note)
« I will be what I will be » (Today's New International Version, note)
« Ik zal zijn die Ik zijn zal » (Bijbel - De Statenvertaling)
« Yo seré el que seré » (Nueva Versión Internacional, note)

Certains traducteurs tel Samuel Cohen choisissent de ne pas traduire du tout les mots plaçant l'hébreu « Ehyeh asher ehyeh » au milieu du texte français ce qui donne « Heie qui (est) Heie », une phrase incompréhensible pour le commun des mortels.

D’autre choisissent, non de traduire le texte littéralement, mais d’en interpréter le sens telles Zadoc Kahn « Je suis l’Etre invariable ! », The Emphasized Bible de Joseph B. Rotherham « I Will Become whatsoever I please » (en français « Je deviendrai ce qui me plaît ») ou encore la Traduction du monde nouveau en anglais (1984) « I shall prove to be what I shall prove to be » (en français selon la version de 1974 « Je me révélerai être ce que Je me révélerai être »).

Mais la plupart des versions conservent la forme « Je suis » dans le texte.
On trouve parfois aussi « Je suis celui qui suis » ou encore « Je suis : Je suis ».
La leçon « Je suis qui je suis » a été popularisée en latin par Saint Jérôme (ego sum qui sum).

Cette leçon s’inspire de la Septante qui donne « égô éïmi o ôn » c'est-à-dire mot à mot : « Je suis l’étant » c'est à dire « Je suis celui qui est, qui existe de lui-même ».
Pourquoi les juifs de langue grecque ont-ils choisi de traduire ce passage au présent alors que l’hébreu suggère qu’on le traduise au futur ?

Antoine Fabre d’Olivet n’hésitait pas à dire que les juifs du temps d’Esdras, qui parlaient en araméen, n’ « entendaient plus leur langue maternelle », c'est-à-dire n’avaient plus une compréhension aigüe et subtile de l’hébreu parlé par Moïse. (La langue hébraïque restituée, première partie - dissertation introductive, III)
Si c’était la vérité pour les juifs du retour d’exil ce serait encore plus vrai pour ceux de la diaspora qui s’exprimaient en grec.
Mais il y a une raison plus évidente encore.

Lorsque les juifs d’Alexandrie ont traduit leurs livres saints en grec ils avaient commencé à accepter certaines des croyances propres à la philosophie hellénistique notamment la croyance en l’immortalité de l’âme dite métempsychose – cf. Platon, Phédon.
Les rabbis de la synagogue qui partageaient cette croyance grecque formeront plus tard le groupe des pharisiens – cf. Flavius Josèphe, Histoire ancienne des Juifs, 18, II (selon la division d’Arnauld d’Andilly).
Imprégnés du monde philosophique ils concevaient leur Dieu à la façon de Platon.
Ce dernier voyait en la Divinité la cause motrice, l'essence suprême, l’idée, qu'il appelle indifféremment l'un, l'être ou le bien.
Les juifs d’Alexandrie ont pensés avant les pères de l'Église que Platon avait pressentie le Dieu unique et ont intégrés ses idées à leur intelligence de l'Écriture.
C'est le philosophe juif alexandrin Philon qui sera le principal représentant de cette mouvance judéo-platonicienne.
C’est pourquoi il ne faut pas voir l’Exode 3 :14 de la Septante comme une traduction mais plutôt comme une interprétation philosophique de la révélation du Nom divin.
Les partisans de la forme « Je suis ce que je suis » invoquent le choix retenu par les traducteurs de la Septante* et la transcendance divine, un Dieu « qui est » par opposition aux autres dieux « qui ne sont pas » résidant uniquement dans l’imaginaire des hommes qui leur vouent un culte.

*Un pasteur américain de l'Église Protestante Évangélique me dit un jour ironiquement : « Ceux qui ont réalisés la Traduction du Monde Nouveau sont (sous-entendu « se croient ») plus fort que les juifs qui ont traduit en grec ! ». Que penser alors des lettrés qui ont fait les mêmes choix de traduction ?

Pourquoi partout « je serai » et une seule fois « je suis » ?

Dans son Examen critique des doctrines de la religion chrétienne* (1860) Patrice Larroque, ancien recteur de l'académie de Lyon, nous offre une extraordinaire dissertation sur le passage d'Exode 3:14.

Je suis à chaque fois navré que la Trinité paraisse être considérée comme étant un dogme universellement reconnu par l'ensemble des confessions chrétiennes car cela n'est en rien le cas comme l'histoire l'a mainte fois démontrée et comme c'est encore moins le cas depuis le IXXème siècle.

Mais ce n'est évidement pas ici l'affaire de M. Larroque de s'étendre sur la question de l'acceptation universelle ou non de la Trinité mais plutôt d'en démontrer l'absurdité au Tome I et d'exposer ses conclusions concernant ce qu'il qualifie d'incident en Exode 3:14 au Tome II.
Il affirme que « le texte primitif, traduit exactement, signifie : « Je serai celui qui serai... JE SERAI m'a envoyé vers vous ».
Puis suit une très longue note explicative qui est en elle-même un véritable cours de grammaire hébraïque où l'on peut lire entre autre que « l'interprétation reçue par les théologiens est l'œuvre des Septante d'abord (…) puis de Saint Jérôme qui a partagé leur infidélité » et qu'un très grand nombre de textes bibliques indiquent que le rabbin et traducteur de la Bible Samuel Cahen se trompe en affirmant que « Ehyeh indique aussi bien le présent que le futur ».
L'auteur nous fourni une bonne vingtaine de versets où « Ehyeh » est traduit partout par « je serai » à commencer par Exode 3:12.
Il affirme n'avoir trouvé l'hébreu « Ehyeh » que « presque toujours employé avec la signification du futur, rarement avec celle du passé (...) mais jamais avec celle du présent ».
Il conclu sa note, longue de 3 pages, par ces mots : « Il y a donc lieu de s'étonner que ce passage soit le seul où le mot Ehyeh ait eu cette acception. »

Quand à moi, j'ajouterai qu'on peut se demander comment l'ensemble des traducteurs au fil des siècles aient pu traduire « Ehyeh » par « je serai », non seulement dans l'ensemble de la Bible mais encore au verset 12 d'Exode chapitre 3, et n'être plus en mesure de le faire au verset 14 ?

*Vous trouverez les deux volumes complet sur le site de la BNF.

Y a t il un rapport entre le « Ehyeh asher ehyeh » d'Exode 3:14 et « ego eïmi » dans la bouche de Jésus ?

Depuis longtemps le prologue de l'évangile de Jean n'est plus l'argument préféré des partisans de l'égalité entre Jésus et son Père.
On y préfère aujourd'hui la formule « je suis » chaque fois que Jésus l'emploi.
Les trinitaires croient y trouver la preuve que Jésus cherche à émettre un parallèle entre son identité humaine et sa divinité.
Selon eux chaque fois qu'il dit « je suis » il se présente comme celui qui s'adressa à Moïse, « ’Él Shadday », le Dieu Tout-Puissant des juifs (cf. Genèse 17:1 et Exode 6:2, 3).
Or presque chaque fois que Jésus dit « égô éïmi » le contexte indique qu’il fait allusion à son identité de Messie et non qu'il soit Dieu.
C’est la raison pour laquelle dans de nombreux passages il convient de traduire l’expression grecque par « je le suis ».

Cela ressort clairement dans sa conversation avec le femme samaritaine consignée en Jean 4:1-29 :
La femme lui dit: "Je sais qu’un Messie doit venir–celui qu’on appelle Christ. Lorsqu’il viendra, il nous annoncera toutes choses." Jésus lui dit: "Je le suis, moi qui te parle." - TOB

En Jean 8:24-29 encore le contexte indique qu'il parle de sa fonction d'envoyé de Dieu :
C’est pourquoi je vous ai dit que vous mourrez dans vos péchés ; car si vous ne croyez pas ce que je suis, (littéralement « que je suis » Ndlr) vous mourrez dans vos péchés. Qui es–tu ? lui dirent–ils. Jésus leur répondit : Ce que je vous dis dès le commencement. (le commencement de sa prédication, qu'il était le Messie ! Ndlr) (…) Jésus donc leur dit : Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez ce que je suis, et que je ne fais rien de moi–même, mais que je parle selon ce que le Père m’a enseigné. - Segond

Aux versets 24 et 28 Darby et la Bible annotée rendent « égô éïmi » par « c'est moi », Ostervald par « ce que je suis » et « qui je suis », Crampon par « je suis le Messie ».
Étonnamment la TOB, la Bible de Jérusalem ou la Bible à l'Épée préfèrent nous servir la formule d'Exode 3:14 « Je Suis » et avec majuscule s'il vous plait pour bien faire ressortir qu'ici Jésus s'identifie au Dieu d'Israël. La Bible à l'Épée de Jean Leduc va même jusqu'à ajouter au verset 24 « JE SUIS l'Éternel » !

Et que dire du cas où Jésus fait allusion à son ancienneté par rapport à Abraham ?

En Jean 8:58 Jésus déclare :

En vérité, en vérité, je vous le dis: Avant qu’Abraham fût, je suis (« Je Suis » dans TOB et Jérusalem, « JE SUIS » dans Épée).

Pourtant un certain nombre de manuscrits anciens qui nous sont parvenus allant du IVème au VIème siècle en syriaque, géorgien et éthiopien, font dire à Jésus « J'ai été » ou « j'étais ».

Voici ce que dit G. Winer dans son ouvrage A Grammar of the Idiom of the New Testament (Andover 1897, 7e éd., p. 267) : « Quelquefois le présent comprend aussi un passé (Mdv. 108), c’est-à-dire quand le verbe exprime un état qui a commencé à tel moment antérieur mais qui se prolonge encore — un état dans sa durée ; comme en Jn xv. 27 ἀπ’ ἀρχῆς μετ’ ἐμοῦ ἐστέ [ap’ arkhês mét’ émou ésté], viii. 58 πρὶν ᾿Αβραὰμ γενέσθαι ἐγὼ εἰμι [prin Abraam génésthaï égô éïmi]. »

De même, voici ce que disent J. Moulton et N. Turner dans A Grammar of New Testament Greek (Edinburgh 1963, vol. III, p. 62) : « Le présent qui indique la continuation d’une action pendant le passé et jusqu’au moment où l’on parle est pour ainsi dire une forme verbale perfective ; la seule différence c’est que l’action se conçoit comme étant encore en cours (...). On le rencontre souvent dans le N[ouveau] T[estament] : Lc 248 ; 137 (...) 1529 (...) Jn 56 ; 858 (...). »

Quand à ceux qui pensent que « égô éïmi », dont l'équivalent hébraïque est « ’ani hou’ », expression utilisée par Dieu dans l'Ancien Testament, puisse dans la bouche de Jésus servir à s'identifier avec le Dieu d'Israël chaque fois qu'il l'emploie, qu'ils scrutent et ils verront que cette expression peut autant servir à Dieu qu'aux hommes comme cela ressort clairement en 1 Chroniques 21:17 où l'on peut lire :

Et David dit à Dieu: "N’est–ce pas moi qui ai dit de faire le dénombrement du peuple? C’est moi (Littéralement : « et je suis lui », hébreu : « wa’ani-hou’ », grec : « égô éïmi » Ndlr) qui ai péché et qui ai fait le mal; mais celles–là, ces brebis, qu’ont–elles fait? Yahweh, mon Dieu, que votre main soit donc sur moi et sur la maison de mon père, mais non sur votre peuple pour sa ruine." - Crampon

lundi 29 juin 2009

La Bible de Castellion contre l'ignorance et pour la paix


La Bible de Castellion est surprenante pour plus d'une raison.
Bien que ce père de liberté de conscience fut un protestant, il a voulu offrir aux lecteurs de la Sainte Écriture plus qu'une œuvre pour servir à la foi.
Elle n'est pas plus destinée au lecteur protestant qu'au lecteur catholique.

Elle est avant tout une présentation du livre par excellence, véritable patrimoine de l'humanité, sous toutes les formes dans lesquelles il fut transmis au fil des siècles.
Ainsi elle englobe le canon juif officiel retenu par la Réforme mais aussi certains livres qu'ont transmis les versions grecques et latines anciennes, connus sous les noms d'apocryphes (ou deutérocanoniques pour les seuls livres présents dans les versions catholiques produites après le concile de Trente).
Il en conserve mêmes certains que ne retiendra pas le concile catholique de Trente (1545-1563) probablement parce qu'en 1555 lorsqu'il publie sa Bible en français certains livres n'avaient pas encore été écartés de la Vulgate et parce que, tant sur le plan de l'édification spirituelle que sur le plan historique, ils font partie du patrimoine religieux juif qui aboutira à ce que l'on nome vulgairement la Bible.

Il ne remet pas en question le travail de ceux qui l'ont précédés dans la traduction de la Bible mais il la présente sous une forme nouvelle, littéraire et historique.
« Imparfaite » dans sa continuité chronologique, Castellion comble deux vides existant, l'un entre le retour d'exil babylonien et la révolte maccabéenne, l'autre allant de la mort de Simon Maccabée à la naissance du Christ par des extraits des Antiquités judaïques et de La guerre des Juifs de Flavius Josèphe, en n'omettant pas de signaler que ces parties ne sont en rien à ajouter au reste des livres divinement inspirés.
Elle est sous ce rapport unique en son genre.

Cette Bible pour tous il la préface à l'attention du roi de France Henri II, roi catholique.
En 1547 c'était au très jeune roi Édouard VI d'Angleterre, pays protestant depuis que son père a rompu avec Rome, qu'il avait dédié sa Bible latine.
Il y a toujours eu une volonté extraordinaire et acharnée chez Castellion d'apaiser les tensions existantes entre chrétiens de tous bords comme en témoignent son Conseil à la France désolée ou encore son Traité des hérétiques.
Une Bible à usage privé, pédagogique, commune aux catholiques et aux protestants, telle semble être le résultat des travaux de traductions en latin et en français de Sébastien Castellion qui fut avant tout un enseignant et en fait jamais un ministre du culte, bien qu'il faillit l'être juste avant son bannissement de Genève.

Il faut encore souligner que son principal souci lorsqu'il traduit en français est de permettre aux gens sans instruction de lire et comprendre la Bible avec un minimum de notes explicatives.
L'aventure n'est pas sans risque.
Bien souvent Castellion croit, en puisant dans le français du Dauphiné, offrir des mots que tout le monde en France entendra mais cela ne sera pas toujours le cas.
Mais après tout Luther n'en avait-il pas fait autant dans son Allemagne décentralisée aux multiples dialectes ? (Luther est considéré comme le père de la langue allemande moderne)

Que Castellion maitrise parfaitement les subtilités de la grammaire hébraïque ressort clairement de la traduction de certains textes dont le très controversé Exode 3:14 où il rend « Ehyeh asher ehyeh » par « Je serai qui serai », un choix surprenant attendu que l'ensemble des traducteurs de son temps préfèrent les leçons de la Septante et de la Vulgate qui rendent la phrase au présent.

Cette Bible, il n'y a qu'un seul obstacle qui risquerait d'en interdire la lecture : son prix ! (170,- €)
C'est un paradoxe quand on sait que Castellion destinait sa traduction aux « idiots », gens du peuple sans grande instruction et par conséquent sans grande fortune...

A lire également, l'excellent article de M-C Gomez-Géraud, professeur à la Sorbonne :
« Traduire et translater – La Bible de Sébastien castellion »
http://www.paris-sorbonne.fr/fr/IMG/pdf/6._Article14_Gomez-Geraud__version_definitive_.pdf

lundi 8 juin 2009

Servet dans un film documentaire


CLC Production, France 3 Rhône-Alpes Auvergne et le Centre de cinématographie ont produit un film documentaire en 2005 réalisé par George Combe d'après un scénario d'André Trabet, dont le titre est :

Vienne cité sainte et maudite - De Ponce Pilate aux Templiers

En réalité ce film retrace l'histoire de Vienne depuis un peu avant, l'époque de l'installation des Celtes, jusqu'à un peu au delà, le temps de la Réforme.

On y retrouve un passage, trop court malheureusement, consacré à Michel Servet.

On peut y voir en chair et en os l'écrivain et biographe de Servet, Pierre Domeyne¹, commentant cette partie du film consacré au martyr de Genève.

Le DVD est disponible sur le site des Voyageurs du temps qui ont réalisé le casting et fourni costumes et accessoires :

http://www.voyageurs-du-temps.com/fiche.php?menu=boutique&vente+de+LIBRAIRIE+%2F+CD+%2F+DVD=DVD+-+VIDEOS+DVD001+-+DE+PONCE+PILATE+AUX+TEMPLIERS&produit_id=161

¹ Pierre Domeyne est l'auteur de la biographie Michel Servet : Au risque de se perdre.

Voir sur ce blog l'article du 1er mai Quel panthéisme chez Michel servet ?

http://libertedecroyance.blogspot.com/2009/05/quel-pantheisme-chez-michel-servet.html

mardi 5 mai 2009

Oeuvres d'art et objets consacrés à Servet

On peut retrouver l'ensemble des œuvres picturales et sculptées sur le site de l'Institut Michel Servet : http://www.miguelservet.org/servetus/iconography.htm
ainsi que sur celui de la Servetus International Society : http://www.servetus.org/en/michael-servetus/image-gallery/iconography/index.htm



Capsule de bouteille de la collection "Personajes" réalisée pour "El cava de Aragon".

(collection de l'auteur du présent blog)




Buvard d'écolier antérieur à 1968, probablement commandé par le gouvernement et réalisé par André Lorulot, imprimeur-éditeur à Herblay (ex-département de Seine et Oise aujourd'hui Val d'Oise).

On y retrouve les portrait de Servet, Jean Jaurès et Jules Ferry.
Les textes invites l'écolier à s'instruire et à embrasser les valeurs de la république laïque tels que le respect de l'autre et la liberté de conscience.



Deux articles ont été consacrés à ce buvard sur les blogs de l'AFCU suite à mon envoi des documents scannés : http://actua.unitariennes.over-blog.com/article-15626647.html
http://labesacedesunitariens.over-blog.com/article-15625835.html

(collection de l'auteur du présent blog)





Caricature anti-calviniste. Ce triptyque anonyme est tout à fait semblable à la gravure hollandaise que donne Vincent Schmid dans son livre "Michel Servet - Du bûcher à la liberté de conscience". L'auteur m'a fait remarquer que ma planche semble être "un mélange d'éléments provenant de la gravure de 1566 et de l'arrière-plan de la gravure de Van Sichem (1609) représentant un portrait de Servet. Les personnages ( le bourreau et les syndics genevois sans doute...) devant le bûcher sont à peu près les mêmes. Mais c'est tout à fait typique des procédés de l'époque, ces gravures servant en quelque sorte de tracts...". "Ce tryptique est directement inspiré de la légende noire que Jérôme Bolsec a fabriqué dans sa "Vie de Calvin" pour se venger du réformateur. Bolsec, adversaire théologique de Calvin ( à propos de la double prédestination) , s'est vu intenter quelques années avant Servet un procès qui a failli lui coûter la vie. Il n'a dû son salut qu'à un bannissement sur les terres bernoises prononcé par un Petit Conseil alors hostile à Calvin. Quelques années après ces évènements, Bolsec, revenu au catholicisme, a écrit une fausse biographie à charge pour régler ses comptes et bien entendu, les adversaires de Calvin s'en sont emparé. Il est possible que cette gravure soit la première du genre. De fait, elle a été souvent recopiée (c'était un usage courant) et adaptée à des fins de propagande."

(collection de l'auteur du présent blog)


Carte postale signé Daniel Lines et édité par Carted en 1994.

Au verso de la carte on trouve ces mots :

« Michel Servet (1509?-1553)
Antitrinitaire

Poursuivi par l'Inquisition romaine
Condamné à mort sur les
ordres de Calvin
Brûlé vif à Genève le 27 oc
tobre 1553 »


Voir l'article sur ce blog : http://libertedecroyance.blogspot.com/2009/05/hommage-michel-servet-par-daniel-lines.html

(collection de l'auteur du présent blog)





Premier jour d'émission du timbre espagnol à l'effigie de Michel Servet (1977) en deux versions.


(collection de l'auteur du présent blog)







lundi 4 mai 2009

Hommage à Michel Servet par Daniel Lines

Durant ses années de collège Daniel Lines, originaire du quartier de Champel à Genève, passait chaque jour devant le « monument expiatoire » qu'un comité composé de personnalités religieuses et officielles avait érigé en 1903.

Parvenu à l'adolescence Daniel Lines fut frappé par l'hypocrisie émanant des mots gravés sur le monument.

C'est ce qui l'a poussé il y a 25 ans à réaliser un collage à partir d'une carte postale du « Mur des réformateurs » (on reconnaît la statue de Calvin) et de fragments de tableaux surréalistes en signe de réaction à la morale calviniste étouffante qui a imprégnée le milieu culturel de son enfance.

Je le remercie vivement de m'avoir fait parvenir cette carte postale en édition originale et de m'avoir relaté ce qui l'avait poussé à composer cette oeuvre.

Cette carte a été éditée par Carted en 1994.

On peut la retrouver exposée sur le site de l'éditeur à cette adresse : http://www.carted.eu/cartes/j012/01209.htm

Au verso de la carte on trouve ces mots :

« Michel Servet (1509?-1553)
Antitrinitaire
Poursuivi par l'Inquisition romaine
Condamné à mort sur les ordres de Calvin
Brûlé vif à Genève le 27 oc
tobre 1553 »

Un grand merci à Pascal Pithois (webmaster de Carted.eu) qui m'a permis d'entrer en contact avec Daniel Lines.

A gauche, texte du « monument expiatoire » de Champel (Genève) : «Fils respectueux et reconnaissants de Calvin, notre grand réformateur, mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle et fermement attachés à la liberté de conscience selon les vrais principes de la Réformation et de l'Évangile, nous avons élevé ce monument expiatoire».

A droite, partie centrale du « mur des réformateurs » à Genève au Parc des Bastions (officiellement « Monument international de la Réformation ») composé de Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox.

vendredi 1 mai 2009

Quel panthéisme chez Michel servet ?

Durant son procès Michel Servet fut accusé de panthéisme, idée selon laquelle tout ce qui existe dans l'univers est une partie de Dieu.

Mais le Panthéisme de Servet est assez limité car il croyait en un Dieu personnel et transcendant, par opposition au système panthéiste proprement dit où tout ce qui est existe, non seulement par Dieu, mais en Dieu et où il n'est pas un être personnel distinct du monde, mais lui est immanent.

Il demeure donc théiste et n'est surtout pas naturaliste.

En fait Servet a simplement soutenu que puisque tout ce qui existe vient de Dieu, celui-ci l'a automatiquement tiré de lui-même, de sa « force » et que, puisque tout vient de Dieu, un peu de Dieu réside en toute chose.

C'est ce que laisse supposer la Bible, par exemple avec Isaïe 40:25-28, Genèse 1:7 ou encore Genèse 1:2 où le mot hébreu « werouaḥ » (venant de « rouaḥ ») se traduit par « esprit », mais aussi par « vent » et par d’autres mots qui désignent une force agissante invisible.

Cela tranchait quelque peu avec l'enseignement des théologiens depuis St Augustin qui se contentaient d'enseigner que Dieu a créé l'univers à partir du néant.

Je vous propose de lire ci-apès ce qu'ont écrit Pierre Domeyne, Georges Haldas et Roland Bainton à propos du « panthéisme » de Michel Servet.


Pierre Domeyne – Michel servet : Au risque de se perdre


Sur le supposé panthéisme de Servet, Calvin se déchaîne comme il le racontera plus tard à propos de l'affirmation de Servet selon laquelle toutes les créatures sont de la substance même de Dieu, et qu'ainsi toutes choses sont pleines de Dieu. Voici un extrait de l'échange :

Calvin : Quoi, misérable, alors, chaque fois que l'on foule un plancher, faudrait-il dire que l'on foule aussi son Dieu ? Ne rougis-tu pas d'une telle absurdité ?

Servet : Mais oui, et je ne doute pas que ce banc que voici, et tout ce que tu pourrais me montrer ne soit de la substance de Dieu.

Calvin : Le démon serait donc Dieu par sa substance ?

Servet : En douteriez-vous par hasard, c 'est bien là mon principe fondamental, que toutes choses sont partie et portion de Dieu et que la nature des choses est substantiellement l'esprit de Dieu, (Calvin note ici que Servet eut un petit rire...)

Dans cet échange, Servet réplique avec un humour subtil dans le raisonnement poussé à l'absurde et un redoutable sens de la dialectique. Voici un propos de l'Espagnol toujours rapporté par Calvin qui a au moins le mérite de citer les réponses de Servet pouvant se retourner contre lui :

Vous avez dit que quand vous remuez le pied, vous ne vous mouvez pas en Dieu. C'est donc que vous vous mouvez dans le Diable. Mais nous nous mouvons et vivons en Dieu, dans qui nous vivons. Même si vous êtes un aveugle démon, vous n 'en êtes pas moins soutenus par Dieu.


Chapitre V. Pages 98 et 99. Extrait présenté avec l'autorisation de l'auteur.

Edition L'Harmattan (Paris) 2008 – ISBN : 978-2-296-05942-9 – Prix indicatif : 17 €

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=26663



Georges Haldas – Passion et mort de Michel Servet


Pour l'inspiration panthéiste, enfin, de Servet :

35° Que l'air est l'esprit de Dieu, et que Dieu est nommé Esprit pour ce qu'il vivifie toutes choses par son esprit d'air.

Répond Servet : qu'il ne se souvient pas de l'avoir ainsi écrit. Toutefois qu'il confesse bien que l'air est appelé esprit, et que Dieu est esprit, tant par son essence que pour ce qu'il inspire par l'air et vivifie.


...


PANTHEISME

Si vous en excluez l'idée de Dieu, aucune chose ne peut plus porter le nom de pierre, d'or, de chair, d'âme de l'homme, d'homme, puisque c'est l'idée de Dieu qui crée l'existence spécifique et individuelle des choses. Dieu essentialise les essences. Il confère l'essence aux esprits célestes. C'est de lui que dérive la lignée des essences divines qui, à leur tour, infusent Son essence dans les autres êtres. Dieu lui-même est en eux et la lumière de sa parole s'irradie en eux. Il soutient toute chose en leur essence, de sorte que toute créature qui n'a pas Son soutien est réduite au néant. Puisqu'il contient en lui-même les essences de toutes choses, il se montre à nous dans la réalité du feu, de la pierre, d'une baguette, d'une fleur, etc. Il n'en est pas altéré, mais c'est une pierre qui est perçue en Dieu. Est-ce une vraie pierre ? Oui, car Dieu dans le bois est bois, et dans la pierre est pierre; et ayant en lui-même la forme de la pierre, la substance de la pierre, je considère que c'est donc être effectivement pierre, en ayant l'essence et la forme, bien que n'en comportant pas la matière. (Extrait de la Christianismi restitutio - ndlr)


Chapitre III. Pages 80 et 239.

Edition L'Age d'Homme (Lausane) 1975 – ISBN : 2-8251-2937-2 – Prix indicatif : 24 €

http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=2-8251-2937-2&type=22&code_lg=lg_fr&num=91&pag=8


Roland H. Bainton – Michel servet – Hérétique et Martyr - 1553-1953


Pour ce qui est des points de doctrine, Calvin rapporte ainsi la discussion sur le panthéisme :

Quand il affirme que toutes les créatures sont de la substance même de Dieu, et qu'ainsi toutes choses sont pleines de Dieu (car il n'eut pas honte d'exprimer ainsi sa pensée, par écrit et oralement), je m'indignai, blessé au vif: « Quoi, misérable 1 Alors chaque fois que l'on foule un plancher, faudrait-il dire que l'on foule aussi son Dieu? Ne rougis-tu pas d'une telle absurdité ?» — « Mais oui, répondit-il, et je ne doute pas que ce banc que voici, et tout ce que tu pourrais me montrer ne soit de la substance de Dieu ». Et quand je lui eus objecté de nou­veau: « Le démon serait donc Dieu par sa substance? », il répondit avec un petit rire: « En douteriez-vous par hasard? C'est bien là mon principe fondamental, que toutes choses sont partie et portion de Dieu et que la nature des choses est substantiellement l'esprit de Dieu »la.

Servet commenta cette discussion de la façon suivante:

Vous avez dit que quand vous remuez le pied, vous ne vous mouvez pas en Dieu. C'est donc que vous vous mouvez dans le Diable. Mais nous nous mouvons et vivons en Dieu, dans qui nous vivons. Même si vous êtes un aveugle démon, vous n'en êtes pas moins soutenus par Dieu.


Edition Droz (Genève) 1953 – ISBN : 978-2-600-03204-9
ISSN : 0082-6081 – Prix indicatif : 25 $

non réédité en français mais disponible en anglais à cette adresse : http://www.amazon.com/Hunted-Heretic-Michael-Servetus-1511-1553/dp/0972501738/ref=pd_sim_b_1

dimanche 26 avril 2009

La question Michel Servet par Claude Bouvier


LA QUESTION MICHEL SERVET




Petite introduction bibliographique.



Un écrivain allemand assurait en 1904 que, sur la vie de Servet, "nous en savons encore moins aujourd'hui qu'on ne croyait le savoir, il y a douze ou quinze ans," à l'époque où il était étudiant. (Scheinder, Michel Servet, wiesbaden, 1904, p.6.) Il y a peu de paradoxe et beaucoup de vérité dans cet aveu : Michel Servet demeure un personnage aussi énigmatique pour la postérité qu'il le fut sans doute pour ses contemporains. C'est pourquoi, à l'heure où nous sommes, tout essai biographique, toute étude, (même élémentaire, comme celle-ci entend le demeurer,) ne peut être présenté que modestement au public.

Déjà, cependant, l'on commence à entrevoir quel parti il y aurait à tirer des articles, brochures, travaux jusqu'ici publiés, pour construire à la longue une œuvre plus solide et plus durable. Et à qui demande où se renseigner sur Servet, il semble même qu'on puisse fournir quelques indications utiles, déblayer un peu les voies d'accès. C'est ce qu'il importe, d'abord, de faire sommairement ici, tout en laissant au lecteur pressé le loisir de franchir ces préliminaires arides, mais presque indispensables.

I. Pour une information rapide et provisoire, il suffirait à la rigueur de consulter l'article (excellent encore,) de la biographie Universelle de Michaud sur Servet Michel, article dont la biographie était poussée aussi loin que possible : puis les chapitres concernant l'affaire Servet dans les biographies de Calvin, par exemple le clair quoique tendancieux résumé de Bossert (Caloin, de la Coll. Des grands écrivains, 1906,) ou les pièce apportées par Audin dans le T. II de son histoire de Calvin (souvent inexacte, mais en somme moins vieillie qu'on ne croit sur bien des points.) Ces volumes sont à la portée de tous. On pourrait aussi parcourir avec fruit quelques-uns des écrits de simple vulgarisation, publiés à l'occasion des fêtes de Genève (1903) ou de Vienne (1907), sans perdre de vue que leurs auteurs se réclament pour la plupart de la libre pensée ou du Protestantisme libéral. Citons en particulier : le Journal de Genève (n°2 novembre 1903,) qui relate l'inauguration du monument expiatoire et les discours du pasteur Choisy, des professeurs Chantre et Doumergue, la Congrès substantielle du professeur Schneider, intitulée Michael Servet, Wiesbaden, 1904, la brochure de E.-J. Savigné Le Savant Michel Servet, victime de tous les fanatismes, Vienne, 1907, etc… Enfin le récent volume de M. Aug. Dide, Michel Servet et Calvin, Paris, 1907, peut être aussi considéré, mal gré ses développements, comme un œuvre de circonstance et de propagande. Parmi les documents d'origine Catholique faciles à se procurer, il faut citer à part : les Questions actuelles (14 nov. 1903,) qui ont apporté un bon et impartial résumé d'articles parus soit dans la Revue des Deux Mondes (T. XXI,) sous la signature d'E. Saisset, soit dans le Revue des Quest. Historique (1er octobre 1881,) sous la signature de J. Vuy, dans la collection Science et Religion, voir aussi J. Rouquettte, Les victimes de Calvin, consulter enfin l'art. du Kirchenlexion, Freiburg in Brisgau.

II. Pour une étude plus directe et plus approfondie, il serait nécessaire d'aborder, en outre, les travaux plus considérables, (ou plus ancien ou plus rares,) de Vigand (Servetianismus, Koenigsberg, 1575,) à la fin du XVIème siècle, de Michel de la Roche (Bibliothèque anglaise, Amsterdam, 1717, 1er partie (trad. Du même ouvrage paru en 1711 à Londres dans les Memoirs of Litteraturs.) C'est une des sources favorites de d'Artigny,) Boysen (Historia Serveti, Wittemberg, 1712) ; Alwoerden (Historia Micheli Serveti, Helmstad, 1727, avec portrait soigné de Servet) ; Mosheim (Surtout Versuch einer vollstandigen und unparteiischen Ketzergeschicte : et Geschichte des beruhmten sp. Artztee M. Servetto, Helmstadt, 1748) ; l'abbé d'Artigny (XVIIIéme siècle.) ; les publications du XIXéme siècle, où ces premiers travaux ont été souvent utilisés, celles de Treschel (Die Protestatishen antitrinitarien vor Faustus Socin, Heibelberg, 1839, T. I seulement, qui traite de Servet et de ses devanciers) ; Rillet de Candolle, Schadé (Etudes sur le procès de Servet, Strasbourg, 1853) ; surtout de Henri Tollin (On trouvera la biographie complète des travaux de Tollin (elle comprend à elle seule 33 numéros,) dans la brochure Michel Servet, Portrait-caractère, trad. Picheral-Dardier, Paris, 1879, pp. 54-56. L'ouvrage capital de Tollin, passionné comme tous ses écrits, est Das Lehrsystel Mich. Servert, 3 vol. Gutrasloh, 1876/78,) pasteur de Magdebourg, qui a compulser tout ce qui concerne Servet ; enfin la grande Collection des Calvini opera, édition des professeurs Baum, Cunitz et Reuss, de Strasbourg.



Observons pour simplifier, que les lectures plus particulièrement utiles à l'examen impartial des problèmes envisagés plus loin sont les suivants :

1° Pour la question des découvertes scientifiques de Servet, outre les écrits de Willis (Servetus and Calvin, Londres, 1877, utile seulement pour l'examen des idées physiologiques du médecin espagnol,) de Flourens (Journal des Savants, 1854,) on verra ; D' Chéreau, Histoire d'un livre, Michel Servet et la circulation pulmonaire, Paris 1879 ; et Darbier, réponse au précédent (dans l'Appendice de la traduction de Michel Servet, Portrait-caractère de Tollin, Paris, 1879.)

2° Pour l'histoire des idées religieuses de Servet on consultera : d'abord les réponses aux interrogatoires des divers procès, les livres et lettres de Servet (v. plus loin,) puis : Geymonat, Michel Servet et ses idées religieuses, Genève, 1892 ; De Linde, Michel Servet, Een Bradoffer de Gereformeerde Inquisitie, Groningen, 1903 (critique solide de Tollin) ; E. Choisy, la Théocratie à Genève au temps de Calvin, 1901, Genève ; L. Monod, article de la Rec. Chret. 1er juillet 1903 ; le Bull. de la Soc. De l'hist. du prot. Français, passim, T. XXVII et LII ; enfin Harnack, Dogmengeschichte, T.III.



III. Pour l'histoire des deux procès, on se souviendra que l'abbé d'Artigny, dans ses Nouveaux Mémoires d'histoire, de critique et de littérature, Paris, 1749, pp. 54-154, a fait connaître les actes du procès de Vienne, d'après les archives de l'archevêque de cette ville, et qu'il a publié le premier les fameuses lettres de Guillaume Trie, inspirées par Calvin. "On observera, dit-il, que toutes les lettres qu'on trouve ici et dont j'ai les originaux n'ont jamais été imprimées (D'Artigny, p. 79,)." Ces pièces ayant été, depuis, détruites dans un incendie, le témoignage de d'Artigny et de première valeur.

D'autre part, les actes du procès de Genève et Plusieurs documents qui s'y rapportent sont contenus au tome VIII des Calvini opera, 1870. Une Relation du Procès criminel etc., par Rilliet de Candlle, se trouve également au tome III des Mémoires de la Soc. D'hist. Et d'arch. de Genève, 1884 ; une autre d'A. Roget forme la 1ère livraison du tome IV de l'Hist. du peuple de Genève, 1887.

Enfin, le recueil des Notices généalogiques sur les familles genevoises par Galiffe, 1831-1838, renferme au T. III l'importante lettre du syndic Calandrini au pasteur Vernet sur la procédure criminelle suivie contre Servet à Genève.







La Question Michel Servet







La question Michel Servet date, à vrai dire, du lendemain de sa mort sur le bûcher de Champel. Mais depuis l'inauguration du monument élevé à la mémoire du célèbre Espagnol, victime de Calvin, par les protestants de Genève (1er nov. 1903,) cette question, on le verra plus loin, a pris plus d'importance devant l'opinion publique.

Voici qu'elle s'inquiète, pose des interrogations auxquelles on peut apporter quelques réponses, malgré l'imperfection ou lacunes des travaux entrepris sur la vie et les œuvres de Servet.

Ces questions et ces réponses seront exposées ici sous une forme aussi brève, aussi méthodique et claire que possible : par conséquent l'appareil scientifique, sans âtre tout à fait négligé, sera réduit au strict nécessaire.

Et d'abord,


I. Que sait-on de l'origine, des voyages, des études, des écrits de Servet, jusqu'à la publication de la "Christianismi Restitutio" ou Restauration du Christianisme ?





Si le mystère enveloppe encore plusieurs incidents de la vie de Michel Servet, si, à cause des contradictions de ses procès, sa chronique en particulier n'est pas entièrement fixée, on peut du moins reconstituer, sans trop de peine, les grandes lignes de son existence agitée : il suffira de les indiquer ici, accompagnées de quelques peut-être actuellement nécessaires.






Jeunesse

Miguel Serveto, ou Reves (Peut-être simple anagramme,) du nom de sa mère, française d'origine (?) ou de Villeneuve, nom adopté par lui après 1532, peut-être en souvenir de son père qui était de Villanueva en Aragon, plus probablement à cause des embarras que lui suscitaient ses deus premiers ouvrages de théologie, Miguel Serveto est né, dit-on souvent sans références bien précises, le jour de la Saint Michel 1511, non pas, semble t-il, à Villanueva, comme il le déclare au procès de Genève, mais à Tudèle en Navarre, comme il l'affirmera devant les juges à Vienne (d'Artigny, Nouveaux Mémoires, Tome II. p. 56-57.) Ses parents étaient "chrestiens d'ancienne race, vivant noblement." Après avoir appris de bonne heure le latin, le grec, l'hébreu, il fréquenta l'Université de Saragosse, où l'on assure qu'il s'intéressa à toutes les sciences cultivés alors, particulièrement à la géographie, "à laquelle les découvertes récentes, observe M Bossert, ouvraient des horizons nouveaux." Ce séjour à Saragosse n'est pas, du reste, un fait absolument établi.
Voyages et controverses.



On le voit à Toulouse où i fit ses études de droit et, comme par hasard, 'prit connaissance avec quelques escolliers de lire à la Sainte Escripture et Evangile, ce qu'il n'avait jamais faict paravant." C'est sa première, sans doute son unique formation théologique, tout à fait indépendante et personnelle (L'influence du milieu toulousain sue les idées de Servet est signalée par Tollin, Toulouser Studentenleben im Anfang des 16 lahrhunderts, dans l'Historisches Taschenbuch, Leipzig, 1874.) Peut-être y joignit-il dès lors l'étude des Pères, des grands scolastiques, celle aussi des écrits rabbiniques du moyen âge, de Maimonide notamment, car il montra un jour que sa connaissance de l'hébreu n'était pas commune.

On le voit en Italie (1529-1530,) à Bologne, au couronnement de Charles-Quint : c'est un moine, Jean de Quintana, confesseur de l'Empereur, qui l'emmène à son service, ainsi qu'il l'a raconté plus tard au premier procès de Vienne. Ses souvenirs le trompaient cependant sur son âge, puisqu'il croyait n'avoir alors que quinze ou seize ans. D'Artigny rapporte qu'il fut à ce moment en relations avec les hérétiques italiens qui commençaient à jeter les semences de l'arianisme renouvelé et du socinianisme : il aurait été décidé, dans des réunions secrètes, que le dogme de la Trinité était un des premiers articles à repousser, et c'est Michel Servet qu'on aurait choisi pour porter les premiers coups à la doctrine du Concile de Nicée (d'Artigny, toc, cit, p. 59.) Si sa jeunesse paraît, à première vue, un obstacle à une telle mission, n'oublions pas qu'un an s'écoula seulement avant son premier manifeste hérétique, le temps à peine de la composer et de le publier. En attendant, i garde des fêtes de Bologne une impression fâcheuse. Il se scandalise de voir Clément VII, escorté de princes, s'avancer en triomphe au milieu de la foule agenouillée. Ce souvenir lui reviendra dans la Christianismi Restitutio comme une première vision de l'"Antéchrist." Il est, dès cette heure, dans l'état d'esprit qui fut celui de Luther.

On le voit en Allemagne (1530), toujours dans la suite de Quintana, ce qui lui permet d'assister aux controverses de la Diète d'Augsbourg et de rencontrer Melanchthon, son plus redoutable adversaire après Calvin. Quintana meurt. Servet, désormais sans maître, ne songe plus qu'à sa tâche de réformateur.

Et on le voit à Bâle où il fait part de ses doctrines antitrinitaires à Oecolampade qui essaie vainement de le ramener, à Strasbourg où il tâche de conquérir Martin Bucer et Capiton. Vains efforts, qui se heurtent surtout au souci de ne pas compromette l'unité doctrinale des églises naissantes et de ne pas scandaliser les groupes de réformés français (Calvini opera, VIII, p. 866.) Oecolampade, qui lisait Servet et y trouvait de "bonnes choses" Bucer qui l'appela longtemps "son frère bien-aimé dans le Seigneur," furent peut-être un instant séduits. Capiton le reçut même dans sa propre maison. Mais quand ces partisans de la Réforme virent où tendait le jeune Espagnol, c'est-à-dire à la négation des dogmes fondamentaux retenus par la Réforme elle-même, ils le repoussèrent parfois avec des injures, parfois seulement avec une plainte attristée (Ibid, 857-872, passim. On trouvera là les lettres, notamment celles d'Oecolampade, auxquelles nous faisons allusion ici.)

De Strasbourg, Servet, s'était rendu à Haguenau pout hâter l'impression de son premier traité, très obscur, sur les Erreurs de la Trinité (1531.) Au mois de juillet de la même année, Oecolampade, rensigné par Capiton, constate, dans une lettre, que le succès de ce livre est grand, et il s'en inquiète : il convient, dit-il, d'étouffer "l'incendie dans l'étincelle." Le Sénat de Bâle lui demande son avis : il répond nettement qu'il ne saurait approuver, malgré ce qu'il contient de bon, un écrit où il est nié que le Fils soit coéternel au Père. Aussi bien, en 1532, dans un second livre : Dialogues sur la Trinité, Servet semble se rétracter. Mais il n'y a pas à regarder de bien près, pour s'apercevoir que ce n'est pas faux, explique t-il, mais vague, confus et incomplet ! La barbarie de son style l'afflige, et il en accuse un peu son typographe… Cependant, sur deux points, il a changé de sentiment ; il ne continue plus de désigner le Saint –Esprit comme un ange, à la suite d'Hermas, un des Pères apostoliques ; il cesse pour le moment de représenter un don gratuit de Dieu, mais sans revenir nettement à la conception orthodoxe de la divinité de nature (Schneider, Michael Servet, p.10.)

D'Artigny assure que Servet n'avait pas fait de difficulté de mettre son nom à son ouvrage parce qu'il prétendait user de la même liberté que les Réformateurs dans les écrits "contre les principaux dogmes de l'Eglise Catholique;" mais les églises réformées le chassèrent d'Allemagne, et Melanchthon écrivit plus tard aux membres du Sénat de Venise qu'ils eussent à préserver leurs Etats du nouveau "Paul de Samosate," (D'Artigny, p. 62. Une conséquence désagréable de cette lettre fut, pour Melanchthon, qu'à la Diète de Rastibonne, Contarioli l'accusa d'avoir écrit sans motif au Concile d'une ville étrangère. Melanchthon, qui n'avait fait peut-être que dicter la lettre, nia simplement en être l'auteur. Il n'aurait pu revendiquer la comparaison avec Paul de Samosate, qui était assez originale et assez exacte en somme.) Luther, furieux, le traitait de Maure dans ses Propos de table…

S'il faut en croire la confession qui clôt les Dialogues, Servet trouvait chez les réformés comme chez les papistes une part égale de vérité et d'erreurs. La crise décisive de sa vie intellectuelle s'était donc produite, et l'avait déjà placé en dehors de toute confession religieuse officielle, dans un Christianisme à part, réel encore, mais confus, étrange, illogique et intenable, qui n'achèvera de se préciser, s'il s'et précisé jamais, qu'avec la Christianismi Restitutio.




Les séjours en France.



Aussi bien, dès son arrivée en France et pour quelques années, c'est en apparence un autre homme : à la fois étudiant et maître, maître au collège des Lombards, il s'adonne maintenant aux mathématiques, à la géographie, à l'astrologie, enfin à la médecine. Aussi traditionnel en matière scientifique qu'il avait été novateur en matière religieuse, il apparaît comme passionnément attaché à la doctrine de Gallien et à celle de Ptolémée, dont l'autorité avait été révérée du moyen âge. Pourtant il dut apprendre de ses maîtres à mêler l'observation à l'érudition : déjà l'érudition pure ne suffisait plus tout à fait à l'école de Paris, où affluaient des savants de tous pays.

D'abord Servet passe à Lyon, où il s'arrêta souvent dans sa vie? Il t fut correcteur d'imprimerie chez Trechsel. Nous ignorons si c'est à ce moment qu'il connut le médecin lyonnais Champier dont il prit plus tard, en 1536, la défense contre le médecin Fuch. Il est piquant d'observer qu'à cette date Servet accusait Fusch d'avoir outragé l'Eglise Catholique, cherché à attirer d'autres personnes dans une hérésie ! "Il est absolument impossible de voir dans la conduite de Servet, celle d'un homme de caractère," ajoute à ces propos un de ses admirateurs (Schneider, loc. cit., p. 14.) On ne peut, d'autre part, que louer l'acte de reconnaissance intellectuelle qu'accompli Servet en défendant la mémoire de Champier. Le vieux maître lyonnais ne manquait point de savoir, ni d'expérience, ni d'originalité. Comme Fernel, son contemporain, il proscrivait les dogmes exotiques fort suspects en ce temps-là. Féru d'une pharmacie en quelque sorte 'nationaliste," il préconisait avec vigueur les remèdes indigènes et prétendait que toutes les maladies des Français sont guérissables par les plantes de notre pays !

On constate aussi pendant plusieurs années la présence de Villeneuve à Paris. Un jour, il est invité à se rencontrer avec Calvin dans une maison de la rue Saint-Antoine, pour une discussion théologique: il ne paraît pas au rendez-vous, ce dont Calvin abusera plus tard contre lui (D'après Théodore de Bèze, vie de Calvin, en 1531 ; d'après Calvin lui-même en 1536.)

Quoiqu'il ait publié à Lyon, en 1535, sa première édition de la Géographie de Ptolémée (sur celle de Pirckermer, Strasbourg, 1525,) c'est aussi à Paris qu'il dut la préparer. Il avait alors pour auditeur le futur archevêque de Vienne, Pierre Palmier, ainsi qu'il le rappelle dans la dédicace qu'il lui fit, en 1541, d'une nouvelle édition viennoise plus complète, quoique amendée et corrigée sur quelques points. La première édition, sauf les passages incriminés par Calvin et dont nous parlerons plus loin, n'avait rien, en sommes, qui pût alarmer sérieusement l'orthodoxie. Les Hussites y étaient mêmes traités de "Maudits hérétiques." L'auteur affichait néanmoins quelque scepticisme au sujet de la guérison des écrouelles par le Roi de France. "Ces malades ont-ils été guéris ? c'est ce que je n'ai pas vu," écrivait-il. Plus tard il se serait ravisé, à ce que raconte Audin, et aurait écrit : "Ont-ils été guéris? On m'a dit que oui."

La médecine, que plusieurs cultivaient de concert avec les mathématiques et la géographie, finit néanmoins par l'accaparer. Avec ou après Champier, Dubois (Sylvius,) Fernel, Gunther d'Andernach, l'ont eu comme disciple. Gunther en fit même après Vésale, son auxiliaire de prédilection dans ses travaux d'anatomie (Bosset, Calvin, p.158.) C'est alors que Michel de Villeneuve écrivit pour la défense de la médecine d'Hippocrate et de Galien contre la médecine des Arabes, son fameux traité des Sirops ou purgatifs (1537), qui eut ensuite jusqu'à quatre éditions successives à Venise ou à Lyon (1545-1548), et fit longtemps autorité.

Cet esprit curieux de tout l'était aussi, malheureusement, de la science des astres qu'il voulait faire intervenir dans les choses de la médecine : il publia un calendrier, tira des horoscopes, fit sur sa matière favorite des leçons publiques. Pas de véritable science médicale sans l'emploi de l'astrologie ! Quiconque nie ce principe est traité par lui d'ignorant de peste. Tel était encore le crédit de l'astrologie, qu'il en put faire l'apologie dans un petit écrit, longtemps réputé introuvable. Mais les médecins de la Faculté, qu'il traitait de façon peu civile, s'insurgèrent contre l'Espagnol astrologue "trompeur et abuseur." Le Parlement du intervenir en 1538 ("Le 18 mars 1538, le Parlement en séance solennelle eut à juger un bien pittoresque procès. Servet était accusé d'avoir lu publiquement un cours d'astrologie judiciaire, 'science réprimée par plusieurs constitutions tant divines et canoniques que civiles', et de s'être complu 'à des divinations sur la nativité des hommes, leurs fortunes et aventures, prenant argument que selon le jour et l'heure que l'homme aurait esté né, il serait tel ou tel et lui adviendrait telle ou telle chose.' On invoquait, pour obtenir qu'une sentence de mort fût prononcée contre l'abuseur, le chapitre XLVII d'Isaïe !" Dide, loc. cit., p. 48.) C'est la mort qu'on réclamait : Le Parlement, débonnaire, se contenta d'une remontrance assez douce, et pria la Faculté de traiter "doucement le dit Villanovanus, comme les parents, leurs enfants (Ibid., p. 49-50."

Michel de Villeneuve ne trouva la paix qu'en quittant Paris. Il revint à Lyon où il avait séjourné à plusieurs reprises, "et y demeura quelque temps chez les Frellons, libraires, en qualité de correcteur d'imprimerie. Il fit ensuite un voyage à Avignon, retourna à Lyon, et alla enfin s'établir à Charlieu, où il exerça la médecine pendant trois ans. Quelque étourderie qu'il y fit l'obligea vraisemblablement d'en sortir (d'Artigny, p. 64.) L'abbé d'Artigny dit : quelque étourderie. Calvin, intéressé à noircir un ennemi, insinue d'avantage. Ce qui est certain, du propre aveu de Servet, c'est que "allant de nuit veoir un malade, par l'envie d'un autre médecin de ladite ville, il fut aggreddé de certains qui estoient ses parents et favoris, et la fut blessé et blessa aussi l'un des autre, pour laquelle chose demora deux ou trois jours aux arrêts" (Calvini opera, VII, p.769.)

C'est à Lyon, dans la société des gens de lettres, des savants, des doctes imprimeurs (Sur Lyon et le mouvement intellectuel Lyonnais de 1530 à 1510, sur les résidents et les passants dans la grande cité, sue le Card. De Tournon et son rôle, ef. Richard Copley Christie, Etienne Dolet (trad. Stryenski,) 1889, p. 161. Un de ces érudits et de ces imprimeurs, Trechsel, était venu se fixer à Vienne. Il y était en 1541,) où il se plut toujours, qu'il finit par retrouver Pierre Palmier qui l'emmena à Vienne (On dit généralement en 1542. Cependant la nouvelle édition de Ptolémée est de 1541, et la dédicace où il fut l'éloge des ses amis est datée de Vienne, la veille des calendes de mars 1541. [C'est en 1564 seulement qu'une ordonnance de Charles IX fixa uniformément le début de l'année civile au 1er janvier cf. Chorir. Hist. gén. Du Dauphiné, II, 514. De là, sans doute, une partie des hésitations chronologiques échappées aux biographe de Servet,] il devait y rester douze ans, de la fin de 1551 à 1553.

Pierre Palmier ne lui fournit pas seulement un asile dans les dépendances de son palais épiscopal. Il l'introduisit avec honneur dans le cercle d'ecclésiastiques distingués dont il s'était entouré : il n'en est aucun dont Servet ne fasse l'éloge dans sa dédicace (cette dédicace, malgré les éloges de style, tranche sur les autres dédicaces, en ce qu'elle n'est pas une pure amplification littéraire et allègue plusieurs données positives concernant la carrière de Servet. Cf, Maupertuis, Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, Lyon, 1708, p. 283,) de la nouvelle édition de Ptolémée (1541). C'étaient Jean Palmier, prieur de Saint-Marcel, parent de l'archevêque ; Claude de Rochefort, vicaire général de Vienne, "homme à qui je dois, disait-il, autant qu'à Ptolémée lui-même doivent les gens curieux de géographie." C'était un autre ecclésiastique, Jean dit le Blanc, prieur de Saint Pierre et de Saint-Siméon. C'était ce Jean Parrelli (Perreau ?), à la fois médecin, philosophe et grammairien, qu'il avait autrefois connu à Paris, et qui y fut son compagnon d'études. Perrelli était d'ailleurs le médecin de Palmier, à l'arrivée de Servet, ce qui prouve que celui-ci n'a pas été amené à Vienne, comme on l'a dit quelquefois, pour être le médecin de l'archevêque ("… Johannis quoque Perrelli, doctoris medici tui..," dit Servet lui-même dans la dédicace déjà citée.)

Ainsi entouré, Michel de Villeneuve s'occupa de son art et sans doute pendant douze ans environ.

De temps à autre, et depuis un siècle, une contagion mystérieuse qu'on appelait "peste", exerçait à Vienne ses ravages. De 1531 à 1534, plusieurs années avant la venue de Servet, elle avait fait une apparition terrible dont on gardait encore la mémoire. En 1542, elle réapparut et, dès le 16 janvier, on organisa sévèrement la garde des portes de la ville pour l'éviter. Ce fut en vain, mais cette fois le fléau s'arrêta vite, car, dès le 24 avril suivant, on voit que le sieur Jean Papet est autorisé, par une ordonnance spéciale, à rentrer dans sa maison, après qu'elle aura été longuement "nettoyée" et assainie, nous dirions : désinfectée (Arch. municip. De Vienne B. B. 17, f 20. A observer encore que l'année 1543 commence en mars, suivant l'usage adopté : la peste dura dons un peu moins de trois mois [fin janvier 1542 à fin avril 1543.)

Quoique les historiens de Vienne, à notre connaissance, ne mentionnent rien de précis concernant le rôle qu'aurait pu tenir Servet en cette occurrence, c'est une hypothèse légitime d'admettre qu'il suivit alors son "bon naturel" comme il le fit le jour même de son arrestation au profit de prisonniers malades, et qu'il accomplit généreusement son devoir de médecin ; et cela, d'autant mieux que les derniers services hospitaliers venaient d'être centralisés et organisés, non loin de sa résidence habituelle, tout prêt de l'archevêché. Mais les documents se taisent, si les conjectures sont permises.

Quoique l'hypothèse concorde assez avec ce que l'on connaît du caractère entreprenant et passionné de Servet, il n'est nullement prouvé qu'il ait tiré parti de son séjour à Vienne pour faire, dans la ville et ses environs, de la propagande au profit de ses idées religieuses : il semble que les faits qu'on a invoqués quelquefois se rapportent à une date antérieure à son arrivée.

En tout cas, cette propagande dut rester assez secrète. Pierre Palmier, que les historiens représentent unanimement comme fort zélé pour la doctrine, et qui sévit un jour, s'il en faut croire Lelièvre, contre le cordelier Etienne, convaincu de luthéranisme, n'eut pas supporté ces agissements, même de Servet.

Toutefois, dans le cercle d'hommes instruits qui composaient, avec Palmier pour centre, la petite cour archiépiscopale, il devait y avoir place pour une certaine liberté de discussion ; et l'on imagine difficilement que, pendant douze ans, Michel de Villeneuve, dont les doctrines aristocratiques étaient "seulement dirigées à gens sçavant," se soit assez contenu pour ne jamais entamer avec eux plus d'une controverse amicale. Ce n'est pas sans raison que Calvin parle, dans la lettre de Guillaume Trie, de l'hérétique que "l'on soutient de par delà." Par des lettres de Servet, Calvin savait alors de quelles hérésies il s'agissait.

Néanmoins le fond même du système de Servet, l'opiniâtreté avec laquelle, il s'y tenait, durent rester choses inconnues de ses amis de Vienne. Au procès de Genève, il a, en effet, insisté sur ce point que les "docteurs' allemands furent las seuls qu'il mit au courant de ses idées. "En France, il n'en a oncques parlé à homme (Calvini opera, VIII, 770. Sans doute faut-il excepter l'imprimeur Guéroult que son patron et associé Arnoullet soupçonne ensuite d'intelligence avec Servet. Peut-être aussi, l'ecclésiastique viennois Charmier, qui fut chargé de rassurer le fondeur de lettres Merrin sur la nature du dépôt de livres qu'il avait reçut de Vienne, était-il au courant des intentions de l'auteur de le Christ; Restit.) D'ailleurs il se conduisait extérieurement comme Catholique, allait à la messe. Pour s'en excuser ensuite auprès des juges de Genève, il leur laissa croire que sa vie eût été en danger sans cela, et leur allégua l'exemple de saint Paul entrant au temple pour se vouer au nazaréat. Ce pendant, ajoutat-il, il tenait la messe pour "méchante" et en avait "escript comme les autres" (Ibid., 789.)

La tranquillité qu'il goûta à Vienne auprès de l'archevêque, son protecteur et son ami, dura longtemps et lui permit d'entreprendre divers travaux pour le libraire Hugues de la Porte et l'imprimeur lyonnais Jean Frellon (d'Artigny, p. 66., Servet aurait alors corrigé les épreuves et rédigé les arguments d'une somme de Saint Thomas.) Dès les premiers mois de son séjour, il s'était remis aux études religieuses, qu'il n'abandonna peut-être jamais. Il surveilla l'impression qui se faisait à Lyon d'une nouvelle édition de la Bible de Sanctis de Pagnini, y introduisit une préface et des notes qui contiennent de curieuses vues sur le sens proprement historique des prophéties, exclusion faite de leur adaptation à la personne du Messie : cette édition ne parait lui avoir attiré, au moment où elle parut (1542), aucun embarras de la part de Pierre Palmier qui ne pouvait, d'ailleurs ignorer tout à fait les premières tendances de Servet et avait du déjà, en l'accueillant, passer condamnation sur elles (L'hypothèse est si naturelle que M. Dide est de cet avis, p. 57.) C'est peu d'années après, à l'insu de son "Mécène", qu'il dut commencer d'écrire la Christianismi Resttitutio (Restauration du Christianisme.)

C'était décidément, croyait-il, sa vocation en ce monde de ramener la doctrine Chrétienne à la foi des apostoliques, pureté qui s'était, d'après lui, perdue ou altérée depuis Constantin.

Il croyait pouvoir compter sur Calvin qui s'était parfois oublié à des déclarations très irrespectueuses pour la foi de Nicée 'affaire Caroli). Dès 1546 (Bossert dit : dès 1515, p. 159, loc. cit. ; Schneider aussi,) poussé par son ardeur combative, on peut le dire aussi, par son idée fixe, il envoya à Calvin (Sur les relations avec Calvin de 1545 à 1548 environ, v. tous les auteurs cités pl. h., particulièrement d'Artigny, p. 69-74. Cf Calvini opera, T. VIII? P. 833. Calvin avait envoyé à Servet une Institution Chrétienne : celui-ci la renvoya avec des annotations marginales,) avec trente lettres de controverses, une ébauche de son livre, ébauche "qu'il redemanda vainement plus tard et qui fut, dit le pasteur Dardier (Appendice de Michel Servet, de Tollin, p. 64,) la cause principale de sa condamnation à Vienne ; car les passages visés par les inquisiteurs sont tirés, non du livre imprimé, mais de la recension antérieure manuscrite qui présentait quelques différences de rédaction."

Le livre achevé ne parut cependant qu'en 1553. Il avait fallu chercher un imprimeur : ce n'est qu'à Vienne que Michel de Villeneuve le trouva (En la personne de Balthazar Arnoullet et en celle de son beau-frère (?) Guillaume Guéroult. De Bâle en avril 1552, le libraire Marinus lui avait renvoyé son manuscrit, alléguant l'impossibilité de l'imprimer à un tel moment.) On devait imprimer secrètement, feuille par feuille, l'auteur servant lui-même de correcteur ; on devait taire aussi le nom de l'auteur, celui de la ville, et de l'imprimeur, et du libraire ; des 800 exemplaires ainsi tirés, 100 d'après Servet, on devait, enfin, faire deux dépôts, 'un à Lyon, en attendant quelque occasion de les transporter en Italie, l'autre à Francfort, par l'intermédiaire du libraire Jean Frellon. Et ainsi fut-il fait (D'Artigny, pp. 77-78. Une lettre du libraire Arnoullet, citée dans les Calvini opera [VIII, 755], rappelle les allées et venues d'émissaires soit pour porter le livre à Francfort, soit de le faire disparaître : elle donne en même temps une idée de l'habileté avec laquelle les hérétiques avaient organisés le colportage et la propagation secrète des livres.) Cette double destination prouve que, tout en continuant de garder l'incognito en France, Servet comptait atteindre surtout, en Allemagne et en Italie, les anabaptistes et les antitrinitaires de toutes nuances, avec qui il avait noué des relations.

(On trouvera à l'Appendice le titre un peu long et emphatique de la Christianismi Restitutio et celui des ouvrages de Servet-Villeneuve précédemment cités. Pour les principaux, nous joignons, afin de faciliter les recherches, la côte de la bibliothèque nationale).

II. La "Christianismi Restitutio," et les deux procès de Vienne et de Genève.


1. Le livre.
C'est une erreur de croire que l'ouvrage de Servet forme un tout bien équilibré. Loin qu'il procède d'une idée unique à la quelle se subordonnent des développements réguliers, il se compose, au contraire, de dissertations assez confuses, souvent même très obscures, et de documents divers.



Les dissertations sont : 1° un traité en sept volumes sur la Trinité, où il reprend et complète, probablement de mémoire, ses idées et ses écrits antérieurs sur le sujet ; les deux derniers livres se présentent sous forme de dialogues entre deux personnages symboliques, Pierre et Michel, et il y est parlé, notamment, de la génération et de la chair du Christ ; 2° un traité en trois livres où il s'occupe de la foi, de la justification, puis de la supériorité de l'Evangile sur la loi, enfin du parallèle entre la charité et la foi, et des œuvres bonnes : 3° un traité en quatre livres sur la régénération par le Christ, sur le règne et les mystères de l'Antéchrist ; il y parle, au livre III, de l'efficacité du baptême, de la prédication, de la cène du Seigneur. On observera que Servet achevait son livre et traité ces questions, au moment où la plupart d'entre elles étaient examinées au Concile de Trente (Sess.V à VII).

Quant aux documents, ils se composent : 1° de trente lettres non datées, adressées à Jean Calvin "prédicateur des Genevois" ; 2° de l'énumération des soixante Signes du règne de l'Antéchrist et de son actuelle manifestation ; 3° d'une Apologie adressée à Melanchthon au sujet de la Trinité : c'est une suite de citations de l'Ecriture, un appel aux plus anciens des Pères, à Clément, Justin, Irénée, Tertullien, etc…

Les digressions physiologiques dans la Christianismi Restitutio ont, quelque fois aussi, égaré sur le véritable caractère de ce livre. Ce n'est pas un livre de science, mais un livre de théologie polémique où Calvin n'est ni le principal ni le seul attaqué, mais aussi et surtout l'Eglise romaine, symbolisée soue le nom de Babylone, ainsi que le Pape sous le nom d'Antéchrist.

L'esprit de Servet formé sous un double courant mystique et rationaliste, dérivé du millénarisme (v. pl. I.) et de l'humanisme (Cf. Harnack, Dogmengeschichte, m, 661, 66 et sq., 2° édition,) le livre abonde en effusions pieuses qui ne manquent ni d'éloquence ni de sincérité, malgré un reste d'emphase espagnole, et quoiqu'elles apparaissent quelquefois un peu artificiellement, en guise de conclusions soudaine, après des amas de textes et d'érudition indigeste.

Il abonde aussi en rêveries confuses sur la vie future (Notons sa théorie personnelle de l'enfer. Il expliqua que le feu de l'enfer, c'est Dieu, puisque ce feu est éternel. Ainsi que le soleil brûle et réchauffe, Dieu, en tant que feu, peut être châtiment et récompense,) et la fin du monde, en théories composites empruntées non seulement à la Bible, pour lui règle suprême et sûre, mais aux Juifs, aux païens, voire à l'Alcoran, en injures violentes et sans cesse répétées à l'adresse du dragon, serpent, diable, qui a donné la force à la bête, c'es à dire, encore, au Pape. Sa philosophie, tout éclectique, subitement imprégnée de panthéisme et de platonisme alexandrin, peut se résoudre en u symbolisme universel (Cf. Christ. Restitutio, p. 217-218 et 253, etc.) Calvin lui reprochait d'avoir soutenu cette idée que Dieu avait si bien communiqué sa "déité" à toutes les créatures qu'il est "pierre dans la pierre et bois dans le bois" (calv. ope. p. 611.) En effet, le Dieu de Servet n'est pas répandu par fraction dans l'être, mais il y repose dans toute sa plénitude. Essence universelle, il absorbe tous les corps.

Sa théologie conserve, quoi qu'on ait dit, quelques dogmes. Il croit en somme à Dieu, à l'Ecriture, à la divinité de Jésus Christ ("Quod ipse non sit cretura nec finitie potentiae, sed vere adorandus, verusque Déus," loc. cit., p. 248.) , à la vertu rédemptrice de la croix, aux anges et aux démons. Où il se sépare des croyants, c'est sur la façon don il conçoit Jésus Christ, le Christ, selon lui, n'étant pas Dieu par nature, mais l'étant devenu en quelque sorte par grâce et par privilège, en vertu d'une sorte de sublimation qui atteignit jusqu'à sa chair. Il n'en reste pas moins pour lui le Dieu visible dans la chair, le centre et l'organe de tout le reste de la création. Il est l'intermédiaire entre le Créateur et la créature, quoique se distinguant de l'une de l'autre (Henke, Neuere Kirchengeschichte, T. I, p. 423, dit : "Des éléments modalistes, gnostiques, adoptianistes lui ont servi à étayer sa christologie." Peut-être Servet revenait-il ici à sa première théorie de la divinité de J-C. partiellement abandonnée dans les Dialogues.) La foi consiste à croire en lui, à le dire Fils de Dieu, sans qu'il t ait nécessité absolue d'embrasser ses promesses.

Quant à la Trinité, il n'en garde le nom que pour la ramener à un modalisme, le Père, le Fils et l'Esprit n'étant que trois modes d'émanation, d'action ou de manifestation de la substance divine ("Non invisibilium trium rerum illusio, sed vera subtantise Dei manifestatio in verbo et communicatio in spiritus," Index de la Chrsit. Restit. La Trinité est pour lui un cerbère à trois têtes. Cette expression, niée par Mosheim, setrouve dans une lettre à Pouppin : "trplicem hebelis cerberum.) D'ailleurs, ajoute-t-il, "celui qui croit fermement que la Trinité papiste, le baptême papiste des enfants et les autres sacrements papistes sont des enseignements du diable (Christ. Restit, 670.)…" Il s'élève en particulier contre ceux qu'il appelle les "transsubstantatores," tombés, dit-il, dans le sens réprouvé, propagateurs de "monstruosités fanatiques." Messe, culte et cérémonies lui sont en horreur.

Quant au Pape lui-même, aucun doute à ses yeux : c'est l'homme pécheur, le fils de la perdition dont Saint Paul annonçait les commencements mystérieux dans la seconde épître aux Thessaloniciens (II, 3-12,) c'est le "mystère d'iniquité" qui agit déjà, car c'est 'depuis le temps des apôtres et de la personne même des apôtres" qu'il prend son autorité (Ibid., 656.) Pendant les 1260 années de son règne, le règne de l'antéchrist ! L'Eglise, qui est momentanément invisible, a été mise en fuite, elle s'est retirée loin des hommes avec le Christ ; mais elle est visible, elle reparaîtra, après la grande lutte à laquelle Servet lui-même est mêlé (Ibid., 628.)

Ce n'est pas du seul Catholicisme que Servet se sépare ici. Il dénonce, au nom de l'Ecriture qu'il accuse tout le monde de ne pas entendre, l'illogisme de Calvin qui ne va pas jusqu'au bout de ses principes. A l'Institution Chrétienne de celui-ci, il oppose (le jeu de mots n'est-il pas voulu ?,) la Restitution du Christianisme, c'est-à-dire une refonte de la foi plus complète, plus radicale, plus imprévue que celle où veulent se tenir et le législateur de Genève, et Zwingli, et tous les chefs de la Réforme. Sur deus points au moins, il semble toutefois rester an deçà de la Réforme, et rien ne dut être plus sensible pour Calvin que de le voir, d'une part, admettre (à sa façon) dans l'examen des dogmes, à côté de l'autorité de l'Ecriture "morte," celle de l'Eglise et de "sa voix vivante" (Ibid., 627,) d'autre part s"élever contre le prédestinatianisme rigide de la thèse calviniste, qui écrase l'homme et le ravale au rang de la "pierre" ou du "tronc d'arbre" (Ibid., 638.) Servet n'avait jamais aimé la théorie de la justification, telle du moins que l'avait apporté, disait-il, le "vent du Nord,' c'est-à-dire le vent venu de Wittemberg (Scheinder, loc. cit., 11.) C'est pourquoi Calvin lui reprochait aussi de lier trop étroitement la "justice" de la nature et la "justice" gratuite de la foi, au point de na pas supprimer la "bonté des œuvres" ( Cav. Op., 613, Calvin ajoutait : "Bona opera quae regenerntionem sequuniur, non modo ad augendam justitiam valere dicit (servitus), sed etiam esse ejus partem, ut non simpliciter nobld gratuita justifia, aed Deus nos, ex operum merltis sicut ex Christi gratia, justos aestimet."



Calvin, prévenu déjà par les communications de Servet, n'hésite pas. Suivant le mot de Harnack, en déclarant la guerre à l'antitrinitarisme hérétique, en entraînant à sa suite tous les territoires qui sont sous son joug de fer, il ne sauve pas seulement "la foi de Luther," il empêche la Réforme de "faire le pas décisif" (Harnck, toc. Cit., p. 666.)

De là d'abord le






2. Procès de Vienne.
En 1546, lorsque Servet, s'offrait à aller discuter avec lui, Calvin avait déclaré à Farel que, si Servet venait à Genève, il n'en sortirait pas vivant (Calvini opera, XII, p. 283.) L'apparition de la Christianismi Restitutio lui procura l'occasion d'assouvir son vieux ressentiment ; quant au moyen, il lui fut fourni par l'établissement à Genève d'un négociant de Vienne, Guillaume de Trie, gagné à ses doctrines.



Ce Guillaume de Trie était en commerce de lettres avec un de ses parents, Antoine Arneys, domicilié à Lyon, qui l'exhortait sans cesse à rentrer dans l'Eglise Romaine. Trie communiquait à Calvin les lettres d'Arneys, et Calvin dictait ou du moins inspirait les réponses ; d'Artigny l'assure, p. 79, et quoique Bossert le conteste, p. 163, on se saurait sans cela expliquer la précision des lettres de Trie, écrivant à Arneys : "Je me suis ébahi comment vous m'osez reprocher entre autres choses que nous n'avons nulle discipline ecclésiastique ni ordre, et que ceux qui nous enseignent ont introduit une licence pour mettre confusion partout , et cependant je vois que les vices son t mieux corrigés de par deçà que ne sont en toutes vos officialités… Et je vous puis alléguer un exemple qui est de votre grande confusion. C'est que l'on soutient de par de là (à Vienne) un hérétique qui mérite bien d'estre bruslé partout où il sera…" Plus loin, l'ami de Calvin désigne clairement l'"Espagnol Portugallois" sous ses deux noms de Servet et de Villeneuve. Puis, continuant d'exciter Arneys : "Vous dites que les livres qui ne contiennent autres choses, sinon qu'il se faut tenir à la pure simplicité de l'Ecriture Sainte, empoisonnent le monde, et s'ils viennent d'ailleurs, vous ne les pouvez souffrir : cependant vous couvez là des poisons qui sont pour anéantir l'Ecriture Sainte et même tout ce que vous tenez de chrétienté…" A cette lettre, Trie joint le titre, l'Index et les quatre feuilles du livre de Servet.

Cette dénonciation d'un calviniste émane sans doute de Calvin. Qui possédait alors cers documents ? Qui a pu seule les communiquer ? Toutes les apparences sont contre Calvin.

La lettre de Trie était du 26 février 1552. Dès le 15 mars, après quatre jours de pourparlers entre l'inquisiteur Mathieu Ory (Sur Mathieu Ory, cf. Moreri, Gr. Dict. hist. ; Echard, Script. Ord. Proedic., II, 162,) le cardinal de Tournon et les représentants de l'archevêque de Vienne, on décidé de prévenir l'autorité royale en la personne du vibailli, et l'officialité primatiale.

Une enquête commence. Réunis chez Gui de Maugiron (Cf. H. de Terrebasse, Hist. et généal. de la famille de Maugiron en Viennois, Lyon, 1905,) "lieutenant général pour le Roi en Dauphiné," les juges appellent devant eus le prévenu. Servet, sans se presser, averti le libraire Arnoullet et fait disparaître les papiers compromettants, et qui lui permit de répondre qu'"il ne se trouverait pas qu'il eût tenu propositions hérétiques ou soupçonnées d'hérésie, qu'il était prêt d'ouvrir son logis pour ôter toute sinistre suspicion…" En effet, ni l'interrogatoire de l'imprimeur Guéroult en l'absence d'Arnoullet, ni les fouilles pratiquées n'apportent rien. On tient conseil chez Palmier : les poursuites sont inutiles, l'affaire est close, si Arneys ne fournit un supplément de preuves…

Son correspondant genevois, Guillaume Trie, les obtient alors de Calvin : ce sont, à défaut du livre imprimé, des lettres reçues autrefois de Servet, sous le sceau du secret, et vainement redemandées par lui : "Si on lui mettait au devant le livre imprimé, il le pourrait renier : ce qu'il ne pourra faire de son écriture. Par quoi les gens que vous dites, ayant la chose toute prouvée, n'auront nulle excuse s'ils dissimulent plus ou diffèrent à y pourvoir…" (lettre du 26 mars.)

Le 30 mars, nouvelle lettre d'excitation : Servet a déjà été chassé des Eglises d'Allemagne, il y a vingt-quatre ans passés…

Le 4 avril, Mathieu Ory apporte au cardinal de Tournon, à Roussillon, de douzaines de pièces venues de Genève, lettre de Trie, lettre de Servet à l'Institution Chrétienne, lettre de Servet à Calvin, et l'arrestation est décidée, opérée le même soir, en plein palais delphinal, pendant que Servet y soigne des prisonniers blessés. Le geôlier devra faire bonne garde, traiter son prisonnier "honnêtement et selon sa qualité." Ses amis peuvent le visiter encore ce jour-là et on lui laisse son valet Benoît Perrin, âgé de quinze ans. On Lui laisse aussi son argent : "On n'oste point l'argent aux prisonniers en ce lieu-là," disait-il ensuite à une audience de Genève (Troisième Interrog., Calvini opera, VIII, 749. Plus tard, après sa condamnation, ses biens furent confisqués et donnés à l'un des fils de Maugiron : celui-ci écrivit à Calvin pour connaître les créanciers de Servet, qui refusa de livrer leurs noms. M. H. de Terrebasse [loc. cit., p. 36] estime néanmoins qu'en cette affaire, comme en celle de l'évasion des prisons de Vienne, "Maugiron peut avoir tenté de rendre indirectement service à Servet, dit Villeneuve, son médecin et son ami."

Le lendemain, 5 avril, dans l'après-dîner, devant Ory accouru sur sa mule, en toute hâte, devant les représentants de l'archevêque et le vibailli, a lieu le premier interrogatoire.

On lui met sous les yeux des pièces imprimées et manuscrites où il y a "quelques propos qui pouvoient scandaliser," mais celui qui les a écrit les peut "interpréter et dire comme il les entend." Et, en effet, le prévenu explique, de façon à rassurer ses juges, sa théorie du baptême des enfants "sauvés sans foy acquise, ayant toutefois la foy infuse par le Saint-Esprit." Il promet aussi de corriger des expressions douteuses. Et, "en ce qui sera trouvé contre la foy, il le soubmet à le détermination de notre Mère Saincte Eglise, de laquelle il n'a jamais voulu ni veult s'en despartir." C'est légèrement, sans y bien penser, par manière de "disputation", qu'il a écrit…

Interrogé de nouveau et à deux reprises, le 6 avril, Michel de Villeneuve s'efforce de ne pas parler que de sa carrière médicale, mais les feuilles livrées par Calvin lui sont présentées, et il doit reconnaître son écriture. Puis, tout en niant qu'il soit "Servet", il se perd dans une explication tortueuse sur l'origine de sa correspondance avec Calvin "sub sigillo secreti, et comme fraternelle correction." Alors, explique t-il, "voyant que mes questions estoient à ce que Servet avoit escript, il (Calvin) me répondit que c'étoit moy-mesme Servet : à quoi je lui tournois répliquer que, combien que je ne le fusse poinct, toutes fois pour disputer avec luy, j'estois content de prendre la personne de Servetus et de luy respondre conne Servet, car je ne me soulciois de ce qu'il pouvait penser que moy, mais que seulement nous puissions desbattre nos opinions ; et sue ces termes, nous envoyasmes des espitres l'un à l'autre jusques à nous picquer et injurier". Il le reconnaît ensuite sur a présentation, de diverses lettres : 1° qu'il a eu une opinion particulière (contraire à celle qu'il a exprimée la veille) sur le baptême des enfants, mais qu'il a "laissé tout cela, il y longtemps, et se veult ranger à ce que l'Eglise tient" ; 2°qu'il a écrit la lettre sur la Trinité" en disputant pour la part du dict Servet, non poinct que luy y veuille adhérer, ny croire cella, mais seulement pour voir ce que le dict Calvin penseroit ou sçaurait dire à 'encontre" ; 3° que la lettre sur la chair glorifiée du Christ était adressait à calvin, dans l'espoir que celui-ci pourrait répondre avec plus de liberté à toutes ses interrogations.

Tel est, d'après les pièces officielles apportées par d'Artigny, p. 101-111, le résumé des interrogatoires viennois et du système, au moins évasif, de défense adopté par le prévenu.

En finissant il se déclare prêt à répondre aux juges instructeurs, quand il leur plaira, sur "un chacun chef ou article" du contenu de ses lettres. "Ce que luy avons promis faire, ajoutent les juges, et après avoit faict quelque extraits des principaux poincts, là où il nous semble qu'il y erreur contre le foy". Tout cela nous conduit jusqu'au soir du 6 avril.



Et le lendemain, 7avril, il s'échappe !

Evasion favorisée par d'obscures influences et de hautes protections ? Très vraisemblablement. Quoique Mathieu Ory ait demandé qu'on le mît au secret, quoique les juges de Vienne, sans doute pour éviter un soupçon de complicité et pour remplir jusqu'au bout "le deu de leur office," aient réclamé ensuite Michel de Villeneuve aux geôles de Genève (31 août 1553), quoique Servet ait supplié avec larmes ses juges de Genève de na pas le renvoyer en Dauphiné, il ne fait ni perdre de vue l'étrange et large surveillance dont il fut l'objet ni son propre aveu : "que les prisons (de Vienne), luy estoient tenues comme si on eust voulu que se saulvast." La veille de sa fuite, il avait pu envoyer son domestique, Perrin, quérir trios cent écus qui lui étaient dus, auprès du grand prieur de Saint–Pierre, qui vint en personne lui remettre. Quant au geôlier, il dut avouer qu'il avait confié au captif la clef du jardin, et le reste de sa déposition demeura en blanc (Textes et faits résumés ici se trouvent dans plusieurs des études signalées plus haut, particulièrement dans d'Artigny et dans la substantielle compilation de Collombet, Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, beaucoup plus exacte que l'Histoire de Vienne de Mermet, dans son ensemble.) Il est équitable de dire, reconnaît M. Dide, que l'archevêque Palmier semble avoir tout fait pour que Servet pût prendre la fuite (P. 121.)" Moins affirmatif et poussant jusqu'au bout la réserve de M. Dide, nous dirons seulement que l'évasion fut certainement l'œuvre des amis viennois de Michel de Villeneuve. On a nommé le vibailli et sa fille, on a nommé Maugiron, on a nommé le viguier, le geôlier, l'une de ses servantes, on a nommé l'archevêque bien souvent. En l'absence de preuve absolue, il est difficile de s'arrêter à aucun nom ; et sans doute fallut-il, pour faciliter cette fuite des prisons et de la ville, l'entente directe, ou de la connivence passive, ou l'ignorance volontaire de plusieurs personnages (Au 7° interrogatoire de Genève [calv. op., VIII, 789/90,] Servet a simplement déclaré qu'il n'avait eu "aucune faveur et aide" du dit geôlier, que le vibailli avait seulement commandé "de ne le poinct tenir estroit," qu'il avait demandé la "clef des privez" au geôlier, et c'était sauvé.) En ce qui concerne Palmier, il paraît vraisemblablement que s'il tint, lui aussi, à remplir le "deu de son office," quelque peine qu'il en éprouvât personnellement, il ne dut pas non plus se prêter de bon cœur à une poursuite qui s'engageait de façon si étrange, sue des données de provenance si obscure, et qui pouvait servir à des fins aussi intéressées et suspectes qu'inconnues. Au cas même où il ne l'aurait qu'indirectement favorisée, et on ne peut admettre au moins cela, l'évasion de Servet dut être un soulagement.

Cependant, Michel de Villeneuve disparu, ses juges s'occupent d'interroger ses comparses et ses gardiens, de faire rechercher et confisquer ses livres, instruire et achever son procès. Le 16 juin 1553, intervient le jugement du vibailli ; Villeneuve est condamné par contumace à 1000 livres tournois d'amende envers le roi dauphin , de plus, il sera conduit place de la Charnève pour "illec être brûlé tout vif à petit feu… Et cependant sera la présente sentence exécutée en effigie, avec laquelle seront lesdits livres brûlés." Six mois après le vibailli, alors que Servet est monté sur le bûcher de Champel depuis deux mois, les juges de l'officialité prononcent que Villeneuve, "accusé pour raison du crime d'hérésie, composition et impression du christianismi Restitutio," aura ses biens confisqués au profit des Comtes de Vienne, que tous ses livres seront recherchés et brûlés (23 décembre 1553). La copie de cette sentence en latin se trouve, ainsi que les considérants détaillés constatant que Servet fut "un très grand hérétique," dans d'Artigny, T. II, pp. 123-127.



Quand au libraire Arnoullet emprisonné, l'on s'en souvient, le même jour que Servet, il fut remis en liberté vers le 14 juillet 1553, s'il ne le fut pas auparavant. Dans une lettre écrite à cette date au sieur Bertet, libraire domicilié en Savoie, il attend pour la semaine suivante sa "totale" délivrance. Il parle aussi de ses difficultés avec Guéroult qu'il soupçonne de l'avoir trompé sue le véritable caractère et les erreurs de la Christianismi Restitutio, d'avoir aussi "corrigé le livre tout du long" et médité de la traduire, si Servet l'eut permis. Cette lettre très curieuse, versée au procès de Servet de Genève, semblerait prouver que Guéroult connut et partagea la doctrine de Servet. Arnoullet, lui, était seulement partisan des idées de la Réforme, comme le démontre le ton général de cette correspondance, le soin qu'il prend de faire détruire les exemplaires de Francfort, surtout la crainte qu'il a de perdre l'amitié de Calvin pour "avoir tenu un tel monstre", le projet qu'il forme d'aller à Genève pour voir ses "bons amis de par-delà", le libraire Crépin, Calvin lui-même, à qui il fera entendre sa justification. Ces relations d'Arnoullet devaient être ignorées à Vienne, même au cours de son procès. Il convie son correspondant à le venir voir à la foire prochaine, et ajoute" Je pense que vous pouvez aussi bien venir que d'autres qui sont venus, et ne sont les choses si périlleuses qu'on les fait (Calvini opera, VII. 753-757)…"



Dans l'affaire de Vienne que nous venons de résumer, ce qui étonne, on peut le dire, ce n'est que la justice royale et delphinal se soit conformée aux récentes ordonnances de François 1er concernant la répression de l'hérésie (l'édit de Fontainebleau est du 1er juin 1540, en mai 1542, ordre aux parlements de faire justice des "malsentants de la foy" ; en août 1542, ordre aux évêques d'activer les poursuites "sous peine de saisissement de leur temporel". En 1535, à ce que raconte le Journal du Bourgeois de Paris (cité par Buisson dans l'hist. gén. de Lavisse et Rambeau), le Pape Paul III aurait prié le Roi d'apaiser sa fureur, en faisant grâce.) ; ce n'est pas des hommes d'Eglises, mis du reste en mesure d'agir, aient voulu défendre l'Eglise attaquée dans son dogme, son culte et sa hiérarchie ; ce n'est pas qu'ils aient usé du droit de toute société qui croit à elle-même, à préserver les principes qui lui servent de fondement, en écartant l'hérésie captieuse, allant à ses fins par des voies secrètes ; ce n'est pas même que juges civils et ecclésiastiques aient cherchés une justice conforme à la rigueur des lois existante, quelque répugnance qu'on puisse aujourd'hui professer pour cette contrainte extérieure dont la société laïque était la première à user ; ce qui étonne, et ce qui indigne, c'est que Calvin, un hérétique lui-même, ait sournoisement déchaîné ces rigueurs, c'est qu'il ait osé écrire, après ce qu'on a vu de ses démarches : "Le bruit vole çà et là que j'ai pratiqué que Servet fût pris en la papauté, à savoir à Vienne… Il n'est jà besoin d'insister plus longuement à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en est rien". Malgré cette dénégation intéressée, "le bûcher de Vienne où Servet est brûlé en effigie est incontestablement l'œuvre de Calvin" (Dide, p. 121).

C'est ce que l'on comprend mieux encore lorsque l'on compare les atermoiements, les hésitations des juges de Vienne, leur "évident souci de n'agir que si des preuves irrécusables sont produites", l'indulgence finale qui rendit possible l'évasion du prévenu, avec les procédés employés à Genève contre Servet à l'instigation de Calvin.

Et c'est le

3.Procès de Genève.
On ne peut que le résumer à grands traits.



L'exposé sommaire que nous avons fait plus haut des grandes lignes de la doctrine. Souvent inconsistante et obscure, de Michel Servet, nous dispensera de suivre ici par le menu de la discussion de son système, les questions qui lui furent posées et les réponses qu'elles amenèrent. A Genève, le débat doctrinal et les interprétations de textes occupèrent plusieurs séances, remplirent plusieurs documents considérables. On éprouve, à les feuilleter, quelque chose de l'impression qui fut celle de Calvin devant l'œuvre même de Servet : celle d'entrer dans une "forêt épaisse" ou dans un "profond labyrinthe."

Reprenons d préférence l'exposé des faits et attachons- nous au caractère des débats.

Au sortir des prisons de Vienne, Michel de Villeneuve, ayant hésité quelque temps sur la route à suivre, avait erré trois mois. Décidé enfin à aller exercer la médecine"à Naples, où sont les Espagnols," il voulut passer pas Zurich, et descendit à Genève, à l'hôtel de la Rose, pensant ensuite gagner la route de Zurich par le bout du lac. C'est le dimanche 13 août, presque dès son arrivée, qu'il fut reconnu en réalité, au sortir du prêche, par l'un des syndics, puis interné à la prison dite de l'Evêché, sur la demande de Calvin qui s'en est vanté hautement, cette fois, dans sa Defensio orthodoxoe fidei.

Le dénonciateur devant, d'après la coutume et la loi, se constituer partie en procès en même temps que l'accusé, c'est d'abord un "homme de paille", Nicolas de la Fontaine, français réfugié à Genève, secrétaire ou domestique de Calvin, qui soutient l'accusation devant le Petit Concile, avec Colladon pour avocat : puis c'est la propre frère de Calvin qui prend caution pour lui. De plus, "quelques jours après (l'arrestation de Servet), il fut ordonné, ajoute le registre de Compagnie des Pasteurs, que nous serions présents quand on l'examinerait… Enfin messeigneurs voyants que la procédure serait infinie… ordonnèrent qu'il se fît un extrait des propositions erronées et hérétiques contenues en ses livres, et que luy ayant respondu par escript, nous monstrerions en bref la faulceté de ses opinions? Afin d'envoyer le tout aux Eglises voisines pour en avoir conseil (Calvini opera, VIII, 726.)" Cette décision eut ensuite pour résultat la rédaction de trois sortes de documents, cités dans la Defensio : 1° une série de trente-huit propositions extraites par Calvin des œuvres de l'accusé et réprouvées par les pasteurs ; 2° les explications générales ou particulières de Servet sur ces trente huit propositions ; 3°une Brève Réfutation des erreurs de Servet à l'usage du Concile, accompagnée des annotations marginales ou intermédiaire de Servet : ces annotations sont très dures pour Calvin en témoignent de l'impatiente de l'accusé. "Tu mens !" en est le refrain habituel et la conclusion dernière? Pour ne pas prolonger le duel, Calvin ne répliqua pas, mais il se vanta d'avoir laissé à son adversaire le dernier mot et ordonna des airs de victime qui souffre en silence. De même, il avait présenté comme une concession son acquiescement à l'appel de Servet aux autres églises (Ibid, 500.)

La plainte écrite introduite par Nicolas de la Fontaine comme conséquence de l'arrêt du Petit Concile (14 août) contenait quarante articles qui furent aussitôt après réduits à trente huit : de ces trente huit griefs ainsi invoqués au début de l'affaire, trente ont un caractère nettement doctrinal, et sont puisés non pas dans les manuscrits confiés à l'honneur de Calvin (calvini, opera., 734,) ou dans les écrits antérieurs de Servet : à quelques exceptions près qui provoquèrent justement les rectifications de l'accusé, ces articles résument assez exactement ses idées. D'autres griefs supposent un outrage à le personne et à la personne de Calvin.

Cette première instruction ayant eu lieu le 14 août, Nicolas de la Fontaine, dès le lendemain, une requête tendant à la poursuite officielle du procès par le procureur fiscal de la Seigneurie. Il ne s'agit pas seulement de punir les "scandales et troubles que le dict Servet a déjà fait par l'espace de vingt quatre ans ou envyron à la chréteienté", mais aussi les "méchantes camumnies et faulses diffamations… contre M. Calvin duquel le proposant est tenu de maintenir l'honneur comme de son pasteur, s'il veult estre tenu pour chrestien." D'ailleurs, prétend-il, jusqu'ici Servet "au lieu de respondre pertinemment par ouy ou non", s'en est tenu à "chansons frivoles."

Suivent deux interrogatoires où la plainte de Nicolas de la Fontaine est reprise point par point, et où quelques précisions sont apportées, surtout le 16 août, quand Collabon produit des textes imprimés.

Le 17, Calvin qui, déjà, montait chaque jour en chaire pour exciter le peuple contre son prisonnier, Calvin se fait autoriser par le Petit Concile à assister aux audiences, et, très probablement, vient en personne argumenter le prévenu. On n’insiste pas seulement, ce jour là, sur l’interpellation donnée par Servet au ch. LIII d’Isaïe dont il ne voit qu’une application possible, à Cyrus, non au Christ, mais encore sur les "apostilles" mises par lui aux marges de l'Institution Chrétienne, et sur la célèbre lettre à Abel Pouppin où se trouvent les deux fameuses phrases : "Vous avez pour Dieu un cerbère à trois têtes- triplicem Cerberum."

Le 21 août, Calvin reparaît. IL amène des témoins. Cette fois il est muni de textes patristiques. "Quand nous vîmes là, a-t-il écrit plus tard, c'était avec telle humilité et modestie, comme si nous eussions été prisonniers pour rendre compte de notre doctrine !" Alors, c'est un véritable joute théologique, très ardue et très subtile, qui s'engage par devant les pasteurs, mais aussi par devant les membres ordinaires du tribunal, naturellement sans compétence spéciale pour décider entre les parties.

Le 23 août, Servet est interrogé sur trente nouveaux articles dressés cette fois par le procureur général, mais inspirés dans leur ensemble par Calvin : les réponses de l'accusé sont telles qui faut, pour en effacer l'impression, un nouveau réquisitoire du procureur terminé par trente huit autres articles : d'où l'interrogatoire du 28 août qui a pour l'historien l'avantage, ainsi que celui du 31aoît, de contenir plusieurs détails biographiques intéressants.

Calvin reparaît le 1er septembre pour répliquer et expliquer. Mais comme le débat, de plus en plus obscur, tourne des mêmes points, menace de s'éterniser, on décide qu'il soit " baillé du papier et de l'encre" à Servet, pour que le débat entre Calvin et lui se puisse continuer par écrit : d'où les documents que nous avons énumérés plus haut.



Pendant ces divers interrogatoires, Calvin, malgré tous les avantages qu'il avait sur son adversaire, n'eut pas toujours le dessus ; à n'en juger que par les procès verbaux, Servet confus et embarrassé dans ses écrits, rencontra souvent dans ses réponses, comme aussi dans ses requêtes écrites, le trait vif, la force, l'émotion vraie et sobre. L'illusion mystique dont il couvrait à ses propres yeux un rationalisme à peine conscient, prête à ses accents une farouche grandeur, par exemple quand il évoque devant ses juges la mission qui lui a été donnée et l'impossibilité, s'il ne l'accomplit, de se sauver ; quand il rappelle les textes de St. Mathieu sur la lumière qu'on ne doit pas mettre "sous le banc ny sous l'escabelle, mais au lieu qu'elle luise aux autres." La circonstance est pour lui solennelle, chacune de ses paroles peut avoir pour lui les conséquences les plus terribles. Il porte jusque dans l'illusion et l'erreur un entêtement d'illuminé. Il comprend de plus en plus nettement, à mesure que le procès tire vers sa fin, quelle en sera l'issue qu'il n'avait pas prévue tout d'abord. En faut-il davantage pour trouver, à certains moments, des répliques éloquentes ?

Du reste, les discussions devant le Petit Concile ne portèrent pas uniquement sue des questions spéculatives et abstruses, sur la distinction "réale" ou "personale" au sein de la Trinité, sur le baptême des enfants, sur la justification, sur des interprétations de textes ; elles tournèrent aussi en récriminations aigres, en accusations d'avoir voulu corrompre la jeunesse par sa doctrine du péché mortel qu'il disait impossible à commettre avant vingt ans, en diffamations caractérisées sur la vie et les mœurs de Servet taxé d'escroquerie ou de débauche. Pour ravaler l'accusé, l'accusateur prend prétexte de tout. Un jour, triomphant d'un texte de saint Justin de son adversaire, il va jusqu'à lui reprocher de ne pas savoir le grec plus qu'un enfant l'alphabet, quam puer alphataruis…

Plus tard, au souvenir de ces échéances, Calvin s'emportait encore, traitait son ennemi d'effronteur et de vilain chien, raillait sa victime. Qu'on lise la Defensio dans le texte latin ou dans le texte français ! Nous n'essayons même pas d'en citer des extraits : par où commencer, par où finir ? La colère et al haine s'y épanchent avec une verve qu'on ne peut s'empêcher de trouver prodigieuse. Jamais peut-être l'insulte posthume n'a été si violente, ni si odieuse, car elle se même continuellement à des élans de piété et de zèle.

Servet, après avoir plus d'une fois répliqué victorieusement (Par exemple, à propos de Moïse, qu'on l'accusait d'avoir "calomnié" dans sa géographie de "Ptolémée", en alléguant que la Judée a été trop louée pour sa fertilité, Servet répond ; 1° que le passage cité n'est qu'une simple traduction ; 2° que ce passage ne se trouvait plus, du reste, dans la seconde édition ; 3° que cette assertion devait s'étendre, non du temps de Moïse, mais de la Judée actuelle,) et forcé l'accusation à de sournoises retraites, après s'être contenu longtemps, Servet, bien excusable en cela, paraît lui-même avoir perdu patiente à plus d'une reprise. Un jour, c'était peut-être le 1er septembre, il voulait s'excuser "sur sa tristesse et se fâcheries, tellement qu'il ne daigna entrer en propos." Mais, d'autres fois il eut moins de dignité ou de prudence. Il en vint, le 22 septembre, à réclamer contre Calvin la peine de mort, à l'accuse à son tour, entre autres choses, d'avoir suivi la doctrine de Simon le Mage : "Pour quoy comme magicien qu'il est, doyt non seulement estre condamné, mais doyt estre exterminé déchacé de notre ville. Et son bien doyt estre adjugé à moy en récompense du mien que luy ma faict perdre !"

On été déjà loin de la correction des interrogatoires de Vienne.

La torture fut-elle employée à Genève ? Non. Mais la "géhenne" fut apportée, au dire de Castellion, qui pensait le tenir de bonne source.

Longtemps, Servet crut que Calvin "au bout de son roulle", refusa de s'amender, garda confiance dans ses juges et surtout dans le système de défense qu'il avait édifié. Loin qu'il eût par ses écrits fomenté révoltes ou complots (avec les libertins ?,) il n'avait jamais parlé, disait-il, que des questions difficiles, et à des gens savants ; les tendances séditieuses des anabaptistes lui avaient toujours déplu : son livre, loin de diviser la chrétienté, devait simplement fournir aux bons esprits occasion de mieux dire, à la vérité occasion de se déclarer et de se "achever peu à peu" ; enfin, s'il avait été coupable, ce n'était point à Genèvre : il était étranger et avait besoin d'un avocat (procureur)… On le lui refusa, au moment même où procureurs et juges multipliaient les charges contre lui. Son appel du Petit Concile au Concile des Deux-Cents n'eut pas d'effet non plus (15 sept. 1553.) Ses subtilités, ses contradictions achevèrent d'irriter contre lui des juges déjà prévenus (Nos citations sont extraites des calvini opera, T. VIII, où se trouvent les procès-verbaux et pièces du procès, ainsi que la Defensio. Mais il sera plus aisé de trouver, partiellement au moins, les demandes faites à Servet et ses réponses dans Dide, p.p. 202-226 ; l'arrêt de condamnation, p. 248-253.)

Comme il pourrissait, littéralement, dans sa prison, dont les fenêtres avaient été clouées, et où les "poulx le mangeaient tout vif", comme ses chausses étaient usées et qu'il n'avait ni pourpoint ni chemise "qu'une méchante", il demanda du linge. Trois semaines il l'attendit et supplia de nouveau, pour l'amour de Jésus Christ, qu'on ne lui refusât pas ce qu'on accordait à un "Turc" (On fait allusion ici à des lettres citées par la plupart de ceux qui se sont occupés de Michel Servet.) Le froid le tourmentait grandement, disait-il, et, à cause de ses infirmités, le soumettait à des "pauvretés que c'est honte à escrire."

Cependant, ni le timide appui des libertins et de tous le opposants à Calvin, ni les sympathies lointaines des antitrinitaires et des anabaptistes, ne purent rien pour lui. La consultation des Eglises réformées de Berne, Zurich, Scaffouse, Bâle, surveillées par Calvin, n'ayant pas donné, tant s'en faut, de résultat favorable à k'accusé, le conseil s'assembla une dernière fois, le 26 octobre, et condamna Servet à être brûlé vif avec son livre. A cette nouvelle, Servet fut atterré et demanda grâce, du moins au dire de Calvin. "Mais s'il avoua sa souffrance, il refusa de se rétracter ; il résista aux hypocrites prières de Calvin, son bourreau, qui vint dans sa prison essayer de discuter avec lui ; il ne pur obtenir qu'on le fit périr par l'épée (C'est Farel, un de ses plus ardents ennemis, qui lui proposa ce marché : ou se rétracter et avoir la tête coupée, ou persister et monter sur le bûcher. Farel fut le mauvais génie de Calvin en toute cette affaire,) et, le 27 octobre, vers deux heures de l'après midi, il fut conduit en cortège vers le lieu du supplice (Herriot, Progrès du 11 mars 1907."

Arrivé à Champel, Farel eut grande peine à obtenir de lui qu'il se recommandât aux prières du peuple. De ce qu'il en fit, Calvin s'indigne pourtant dans la Defensio ; et il se croit obligé d'excuser Farel d'avoir réclamé ensuite pour le condamné les prières de l'assistance. On attendait encore une rétractation ; elle n'eut pas lieu. Servet n'éleva même pas la voix en faveur de sa propre doctrine, "non plus qu'une souche de bois," dit Calvin furieux et surpris de ce silence. Une seule parole fut interprétée comme un dernier écho de ses idées théologiques : il suppliait, disant : "Jésus, Fils du Dieu éternel, ayez pitié de moi !"

Maintenant donc, lié au poteau, il se taisait, il avait une couronne soufrée sur la tête, son livre, tant imprimé que manuscrit attaché à la jambe. Quand il vit la Flamme du bûcher, il poussa un long cri d'épouvante, continua de gémir longtemps, les fagots de chêne encore verts étant long à s'allumer. Le supplice dura une demi-heure (27 octobre 1553).

On comprend, après cela, que le syndic Calandrini ait répondu, le 19 octobre 1757, à une demande de consulter les pièces du procès : "Monsieur, le Conseil se trouvant intéressé à ce que la procédure contre Servet ne soit point rendue publique, ne veut pas qu'elle soit communiquée à qui que ce soit… La conduite de Calvin est telle que l'on veut que tout soit enseveli dans un profond oubli…" Calndrini ajoutait : "M. de la Chapelle l'a justifié comme il a pu d'avoir été à Vienne l'instigateur du procès de Servet ; il a supposé pour cela un fait que nos registres devraient prouver, et qu'ils ne prouvent pas".

III. Histoire de la question Servet.







Le lendemain du supplice, cette question naît de la joie sauvage de Calvin, de son besoin de justification, de ses explications embarrassées, enfin de l'applaudissement des Eglises officielles et de la plupart des chefs de la Réforme (Cf Tollin. op, cit., trad. Picheral-Dardier, passim ; Bossert, p. 173 et sq, ; Hist. gén. De Laviesse et Rambaud, p. 518-519. Parmi les protestations isolées, il faut citer celle de Nicolas de Zurkinden, qui fut la première à parvenir à Calvin après son auto-apologie,) notamment de Melanchthon.

A la Déclaration ( Defensio orthodoxe fidei de sacra Trinitate contra prodigios errores Michaelis Serveti Hispani, ubi ostenditur hoereticos jure gladii coercendos esse, 1554. (Trad. Franç. La même année : Déclaration, etc…) de Calvin, parue en 1554, et où il revendique le "droit du glaive' contre les hérétiques, Castellion déguisé sous le nom de Bellius, répondit publiquement que le petit Traité des hérétiques (De hoereticis an sit persequendi, 1554,) en faveur de la tolérance : c'est de Bâle que partait ce mouvement d'opposition, de Bâle où tout un groupe de réfugiés italiens et français était prêt à soutenir les idées de Bellius comme aussi celles de Servet.

Une riposte de Théodore de Bèze qui étend, lui, le châtiment jusqu'à ceux qui "demandent l'impunité pour l'hérésie" (En 1555, fut exécuté le plus jeune des frères Berthelier, déjà suspect et tancé pour avoir "mal parlé de la justice qu'on avait faite de Servetus",) est à peine parue (De hoereticis a civili magistratu puniendis, 1554,) que Castellion s'en prend directement à Calvin dans un dialogue dont le Sénat de Bâle interdit l'expression : " Pleurons sue l'Eglise papiste qui ne peut vivre que de violence !" s'écrie Calvin. Et Vaticanus de répondre : "Tu as écrit ces lignes les mains dégoûtantes du sang de Servet." A travers ces polémiques, la question s'élargit cependant ; on s'occupe maintenant d'une thèse abstraite : y a-t-il un droit de punir les hérétiques ? La personne de Servet n'est plus, momentanément, au premier plan, dans les controverses devenues spéculatives. Mais la lutte n'en est pas moins vive entre les adversaires de la tolérance et ses partisans. Les premiers accusent les seconds de défendre l'hérésie sous couleur de défendre les hérétiques ; ils se demandent qu'on ait plus d'égards aux brebis qu'aux loups ; ils déclarent qu'on ne peut trouver de tourment correspondant à l'énormité du crime d'hérésie ; ils posent le question de savoir si le magistrat peut punir, en tant que gardien de la discipline extérieure à laquelle est mêlée la Religion. Sur chacun d ces points, il y a de vives répliques du parti adverse. Chacun cherche à s'abriter sous des autorités anciennes et contemporaines. Et le débat se prolonge et a d'infinies répercussions (Cf. Sébastien Castellion, par F. Buisson, Paris 1892, fin du T. I et début du T. II.)

Au début du XVII siècle, faut-il apercevoir, dans le langage de certain druide de l'Astrée, un écho de la doctrine de Servet, laquelle se serait transmise secrètement dans la famille d'Honoré d'Urfé ? (Revue Chrétienne, 3°série, VII, pp. 226 et 289, art. de M. Chevrier ; il a été critiqué par le chanoine Roure dans une Congrès du 21 février 1908, aux Facultés catholiques de Lyon.) Comme l'observe naguère l'érudit le plus courant de la vie d'Honoré d'Urfé, l'auteur de cette hypothèse est mort "avant d'avoir achevé sa démonstration." Mais si la trace des idées de Servet est difficile à reconnaître, en revanche, on continu, au XVII° siècle, d'être attentif à la thèse de ses accusateurs. Et quand las calvinistes se plaignent des rigueurs dont ils sont victimes, c'est toujours cette thèse qu'on leur oppose. "Ceux qui s'en servent les premiers, observe ironiquement Bayle, en retirent de grands avantages, et pendant qu'ils sont les plus forts, cela va la mieux du monde, mais quand ils sont les plus faibles, on les accables de leurs propres inventions" (Dict. Hist. et écrit., 3°édition, p 595.) C'est à peine, du reste, si Bayle fait quelque allusion passagère à Servet dans l'article Calvin de son Dict. hist. et critique ; à Servet lui-même il ne consacre pas d'article, et son silence, dont on ne perse pas la raison, paraît étrange. Allwoerden le remarquait déjà en 1727.

Au XVIII° siècle, pendant que les érudits, de la Roche, Mosheim, d'Artigny commencent de recueillir des documents sur la victime de Calvin, la question de la tolérance est plus que jamais à l'ordre du jour ; le cas de Servet sert d'exemple à Voltaire dans son Essai sur les mœurs (cxxxiv) et dans sa correspondance où, sur ce point, abondent les inexactitudes. A cette propagande philosophique, le déisme trouve certainement son compte. "Il semble aujourd'hui, dit Voltaire, qu'on fasse amande honorable aux cendres de Servet ; de savants pasteurs, des églises protestantes, et même les plus grands philosophes ont embrassé ses sentiments et ceux de Socin. Il ont été encore plus loin qu'eux ; leur religion est l'adoration d'un Dieu par la médiation du Christ." Voltaire exagère ici, du reste, comme le fera plus tard Tollin, l'influence de Servet n'ont-ils pas eu une action plus radicale et plus tangible ? Le problème est à examiner au moins.

Au XIX° siècle, on s'occupe de Servet en Suisse, en France, en Espagne, en Allemagne et en Angleterre, son nom devient un symbole, celui de la libre raison persécutée par les fanatismes. A côté des érudits patients et silencieux qui, tout en s'apitoyant sur l'infortune de Servet, publient les collections et les travaux qui serviront à bâtir solidement le livre définitif, qui manque encore, il y a les propagandistes dont la critique, souvent unilatérale, ne dédaigne pas l'hyperbole dans la louange, et pour qui les défauts très réels de Servet n'existent presque plus.

Pour eux il ne fut exalté et fiévreux, ni vagabond, ni agressif, ni obstiné, ni sournois, mais seulement vif et curieux, zélé comme un apôtre, ferme, patient, habile ; son mysticisme d'illuminé est de la piété toute pure ; ses contradictions et ses réticences, ses mensonges dont le péril encouru atténue simplement la gravité, s'évanouissent devant la vision horrible de son bûcher. Ce fut un martyr, un "héros", le "Copernic" de l'homme et de la circulation de la vie, un de ces " hommes de divination scientifique, comme on en compte à peine douze dans l'histoire de l'humanité" : ainsi parlent Michelet, Elisée Reclus, pour ne citer que les plus illustres lyriques.

De là est née à Genève, au lendemain des échauffourées syndicalistes dont les chefs avaient inauguré un mouvement et une souscription en l'honneur de Servet (Les éléments anarchiques présentèrent et firent voter au Congrès international de la Libre-Pensée (14-17 septembre 1902) une motion tendant à élever une plaque commémorative à Servet. Avant et après le Congrès, les fonds furent, d'ailleurs; centralisés à Bruxelles par la Fédération de la Libre-Pensée,) au lendemain de la Congrès de Brunetière sur Calvin, qui avait ému, on s'en souvient, tous les milieux protestants, de là est née la pensée d'une réparation solennelle qui confondrait dans le même hommage la victime et le bourreau. L'érection du monument expiatoire en 1903 devait rendre possible une glorification de Calvin, lors du quatrième centenaire de sa naissance, en 1909, par une sorte de liquidation anticipée de son "erreur" (M. Dide l'insinue clairement, p. 308.)

De là est né à Vienne, en Dauphiné, par l'initiative de M. Monot et de la Société de la libre pensée, le comité de patronage qui a organisé les fêtes de 1905 et de 1907 et prépare l'élection prochaine d'une statue à Servet, statue dont la maquette a déjà été présentée et acceptée. Des sommes importantes ont été recueillies, souscriptions officielles ou privées. Le gouvernement, certaines municipalités, plusieurs hommes politiques, les journaux qu'ils soutiennent, un certain nombre aussi de professeurs et d'écrivains, encourageant nettement ce projet (Cf. le Procès de Lyon du 11mars 1907, et celui du 13 novembre 1907 qui fait appel à l'action des instituteurs : " Dans le but d'intéresser à cette œuvre… Tous les habitants de la région, des listes de souscription sont envoyées par le secrétariat du Comité à l'instituteur dans chaque commune. L'instituteur est, selon la parole de Victor Hugo, le flambeau de la vérité : il guide et éclaire. Nous comptons sur lui, etc…"

De là sont nés les projets de Henri Rochefort et du journaliste espagnol Lapuya : Servet aurait aussi sa statue à Paris et à Saragosse (Savigné, Le sarani M. Servet, p. 61.)

Et voici qu'à Genève même le monument expiatoire, avec sa curieuse inscription ("Fils reconnaissant et respectueux de Calvin, notre grand Réformateur, mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle et fermement attaché à la liberté de conscience selon les principes de la Réformation et de l'Evangile, nous avons élevé ce monument.",) ne paraît plus suffire. Un comité international, ayant M. Dide pour président et des membres de tous les pays, s'y est formé pour glorifier Servet et élever un autre monument, plus digne de l'apôtre " de la libre piété et de la libre Inquisition" (Débats, 4 novembre 1907.)





















S'il ne s'était s'agi que de célébrer, chez Servet, une érudition très réelle, l'étonnante curiosité de son esprit, peut-être n'aurait-on pas songé à lui préparer une apothéose. On pourrait dire, en effet, qu'assez d'hommes illustres, écrivains, inventeurs, savants incontestés, nés en Suisse ou en France, y attendent encore un monument, et qu'il y a pas de raison de 'statufier' d'abords un étranger. A quoi il serait non moins aisé de répondre que "la science n'a pas de frontière", qu'il est bon de l'honorer partout, et donc, que rien n'empêche d'ouvrir la série par l'Espagnol Michel Servet, sauf à faire ensuite ce qu'on pourra pour les gloires nationales ou locales…

Raisons pour et contre sont tirés ici de points de vue, d'impressions, de circonstances particulières, et ne dispensent pas des considérations suivantes :



1. Il serait bon de se demander si Servet n'est pas "un penseur critique, un investigateur empirique" (Harnack), un amateur universel, comme l'étaient beaucoup d'écrivains de la Renaissance, avant d'être un savant, au sens très spécial que l'on prête aujourd'hui à ce mot. Pour avoir donné une bonne édition de Ptolémée, pour l'avoir enrichie de notes et de tables, peut-il disputer à plusieurs de ses contemporains, Sébastien Müster, Oertel, par exemple, l'honneur d'avoir été le plus fameux géographe de son temps ? Même Oronce Finé (Cf. L. Gallois, De Orantio Finoeo gallico geographe Paris, 1890,) malgré ses préjugés osait déjà secouer l'autorité de Ptolémée, que la fin du siècle verra bien ébranlée. La mérite, en particulier, d'avoir créé la géographie comparée ne demeure t-il pas, du reste, au XIX siècle, à Alexandre de Humboldt, surtout à Karl Ritter ?

Aussi bien, c'est un autre terrain, plus favorable assurément, que l'on cherche à glorifier le "savant". Il aurait entrevu, le premier, la petite circulation ou circulation pulmonaire : la Realencyclopedie de Hauck (1907) dit même : la double circulation !



Qu'il y a-t-il là-dessus ? les doctes ne s'accordent pas absolument entre eux (V. par ex. la discussion Chéreau-Dardier, op. cit. de Tollin.) Il y a du pour et du contre…

A. Pour : C'est un fait que le Christianismi Restitutio contient au premier traité, 1. V, sue le Saint Esprit, trois pages où il est question de la formation et de la circulation du sang.

Dans ces pages qui excitaient l'admiration de Flourens (Journal des Savants, avril 1851,) Servet explique " que le sang sortant du ventricule passe dans les poumons par la veine artérieuse (artère pulmonaire), qu'il s'y mêle à l'air inspiré, qu'il s'y décharge des matières "fuligineuses", et qu'en se versant dans l'artère veineuse (veine pulmonaire), il est attiré dans le ventricule gauche pour former ce qu'il appelle 'l'esprit vital" après Gallien. Il sait donc que les deux ventricules ne communiquent pas et que le sang subit dans les poumons une élaboration importante (Voici, d'après le fac-similé de la Christ. Resti., seul à notre portée, les lignes importantes du texte latin : "…Fit autem communicatio haec non per perietem cordis medium, ut vulgo creditur, sed magno artificio a dextro cordis ventriculo, longo per pulmones ductu, agitatur sanguis subtilis, a pulmonibus praeparatur, flavur efficitur ; et a vena arteriosa in arteriam venosam transfunditur. Deinde in ipsa arteria venosa inspirato aeri miscetur, expiratione a fuligine repurgatur… A pulmonibus ad cor non simplex aer sed mistus sanguine mittitur per arteriam venosam : ergo in pulmonibus fit mixtio. Flavius ille color a pulmonibus datur sanguini spitituoso, non a corde. In sinistro cordis ventriculo non est locus capax tantae et tam coppiosae mixtionis nec ad flavum elaboratio illa sufficiens", pp. 170-171.)

C'est un second fait que l'Italien Colombo n' décrit ensuite plus exactement dans le De re antomica, le même phénomène qu'en 1559, six ans après la mort de Servet ; que Vesale ne parle qu'en 1555 de l'imperforation d u cœur (Richet, R. D. M., 1er juin 1879,) quoiqu'il ait pu la découvrir avant.

B. Contre : C'est un fait aussi que Colombo ne cite pas Servet et qu'il croit apporter sur la marche du sang, des données que personne, di-il, n'a "observées ni marquées par écrit." Cette inexactitude est-elle aussi un mensonge ? Et ce mensonge couvre t-il un plagiat ? Avant d'admettre une hypothèse si défavorable, il est naturel de réfléchir et d'hésiter. D'autant plus que si Colombo a pu, en toute rigueur, "plagier" la Christ. Restit. Après 1553 (Mais, dit M. Tannery, professeur au Collège de France," il est peu que les écrits théologiques de Servet, qui paraissaient clandestinement, aient été connus de Mateo Bealdo Colombo de Crémone". Hist. gén. De Lavisse et Rambaud, T. IV, IV, p. 321,) d'autres savants, des Italiens surtout, et au même titre que lui, auraient pu avoir ce livre, s'apercevoir des emprunts, protester enfin, sinon en faveur de Servet, puisqu'on veut invoquer ici la crainte de l'Inquisition, du moins contre l'attribution que Colombo se faisait ainsi de la découverte. Harvey, qui mourut en 1658, et passa la plus grande partie de sa vie en Angleterre, n'avait, semble t-il, rien à y redouter de l'Inquisition !

Quand à la comparaison des textes de Colombo et de Servet, vraiment elle prouve peu : les tours et les mots employés dans les deux descriptions, loin qu'ils soient identiques, présentent une similitude assez lointaine, et qu'expliquerait suffisamment la nécessité de traduire les mêmes faits dans un langage technique, au moyen d'un vocabulaire réduit.

C'est un fait moins sûr que la doctrine de Gallien aurait conduit Servet à la découverte : toutefois notons, à titre au moins de curiosité, qu'on imprima, chez Gryphe, à Lyon, en 1538, une traduction du De natura hominis (Nemesii Philosophi Clarissimi de natura hominis liber utilissimus, Geogio Valla Placentino interprete, Lugduni apad Seb. Gryphium, 1538, surtout p. 113-123, etc. (le Texte original grec de la P. L. de Migne, T. XL., est précis.) de l'évêque Némésius (V° siècle) qui s'inspire de Galien. A cette date surtout, Servet put et dut le lire : or, dans ce livre, au milieu de vues très générales et qui n'atteignent pas la précision descriptive de Servet, il y a des détails curieux et suggestifs sur les phénomènes connexes à celui de la circulation.

Peut-être la découverte était-elle dans l'air : l'apparition des écrits de Servet, Colombo, Vesale, à quelques années de distance, suggère cette impression. Servet aurait alors simplement recueilli une doctrine d'école, en train de se faire jour, au moment où lui-même étudiait et avait encore la facilité de voir et d'expérimenter, avec ses maîtres (Tout en demeurant favorable à Servet, M. Wickersheimer, dans un article récent de la France médiévale (25 nov. 1907), parait se rallier à l'idée d'une découverte simultanée ou collective.

Ce qu'il y a de plus grave, c'est l'examen intrinsèque des passages de Servet, explique la circulation pulmonaire. Nulle part il ne donne cette explication comme une nouveauté ; s'il avait cru dire quelque chose de nouveau, lui, médecin jadis en discussion avec la Faculté, ne l'eût-il pas dit avec ampleur ? Or, c'est dans un livre de théologie, par manière de digression, qu'il aborde ce sujet. "J'ajouterai ici une divine philosophie", déclare t-il, et cette philosophie porte d'abord sur la formation de l'âme et du sang, de l'âme insufflée de Dieu à Adam,"qui n'est pas principalement dans les parois du cœur, dans la masse même du cerveau et du foie, mais dans le sang," ainsi qu'il l'aperçoit dans l'Ecriture. "Vous la comprendrez aisément (cette philosophie), avait-il ajouté aussitôt, si vous avez quelque expérience de l'anatomie ("Divinam hic philisophiam adjungam quam facile intelliges si in anatome fueris exercitatus", p. 169.)"

Quand il parla plus loin de la perforation du cœur, c'est comme d'une croyance "vulgaire", ut vulgo creditur, ce qui n'exclut donc pas, chez les doctes, une croyance opposée. Achevant sa description, il se préoccupe enfin, de rappeler qu'elle ne contredit pas Galien ("Si quis baec conferat cum lis scribit Galenus, L. 6 et 7, de Usu partuim, veritatem penitus intekkiget ab ipso Galeno non animadversam", p. 171.)

Conclusion : on ne peut actuellement déciderai le doute qui subsiste sera dissipé dans le sens de la présomption en faveur de Servet. Question débattue, question à débattre encore, et dont la solution ne dépend pas seulement de la compétence du médecin, ou de la sagacité du critique, mais de la collaboration de leurs deux méthodes.



2. Mais, dans l'idée d'un bon nombre d'organisateurs du mouvement en l'honneur de Servet, il s'agit aussi, et davantage, de fêter la "victime du fanatisme". Sa statue doit s'élever en face des hommes appartenant aux diverses confessions religieuses comme un reproche, en face de tous comme une perpétuelle leçon de choses anticléricale. C'était ce que souhaitait Voltaire pour la jeunesse de Vienne : "les jeunes gens de cette ville, écrivait-il de Ferney, auront fait un grand pas vers la sagesse, lorsqu'ils commenceront à rougir de l'atrocité de leurs ancêtres à l'égard du malheureux Servet (Du 16 avril 1755 à l'abbé du Vernet;)"



Certes, les libres penseurs ont quelque raison de chercher dans l'auteur du Christianismi Restitutio un précurseur. C'est lui qui, suivant un mot de Harnack que nous avons déjà rappelé, voulut faire faire à la Réforme le pas décisif. Logique avec son système, Servet devait ou demeurer dans le Catholicisme ou aller à la libre pensée en franchissant l'étape du Protestantisme. "C'est se faire une idée très bornée et très spéculative de Luther que de célébrer en lui l'homme des temps nouveaux, le héros d'une épique ascension, le créateur de l'esprit moderne. Si l'on veut voir de tels héros, il faut aller à Erasme et à ses amis, ou à des hommes comme Denck, Servet et Bruno. Dans la périphérie de son existence, Luther fut une figure de vieux Catholique du moyen âge (Harnack, Loc, cit,. p.692.)"

Pourtant Servet ne fut pas un libre penseur bon teint. Plusieurs de ses administrateurs paraissaient même l'avoir senti, trop de religion réelle se mêlait à ses divagations théologiques pour que sa mémoire s'accommode d'un hommage venu de l'anticléricalisme pur. Cet hérétique ne croyait plus à beaucoup de choses, il croyait cependant à l'Ecriture dont il ne voulait même connaître que les sens littéral, il croyait à Dieu, à Jésus Christ, aux démons et aux anges. La liberté d'esprit qu'il montrait sue d'autres points s'alliait à d'étranges superstitions que ni les hommes vraiment religieux ni les libres penseurs ne voudraient louer : par exemple il fondait sa mission de réformateur sue des rêves et des calculs et des calculs millénaristes : "Vous y trouverez qu'il est question des hommes qui dirigent la lutte, qui versent leur sang pour rendre témoignage au Seigneur. Je sais avec certitude que je dois mourir pour cette cause."

Emouvante prévision, sans doute. Sur quoi se fonde-t-elle ? M. Schneider l'a noté dans sa Congrès de Wiesbaden (Scheider, Loc, cit,. p.18,) : "Il lut (dans l'Apocalypse) que trois années et demie ou 1260 jours, le temps de la désolation devait durer, désolation dont le Christ avait déjà parlé d'après Daniel (Servet acceptait l'Apocalypse comme canonique, à l'encontre de Zwingli et de Luther qui la déclaraient non biblique.) Alors devait recommencer la lutte de Saint Michel et de ses anges contre le dragon Or lui-même avait reçu au baptême le nom de Michel (C'est dans cette pensée qu'il voulut faire commencer l'Impression de la Christi. Resti. Le jour de la Saint-Michel de l'année 1552.) Depuis Constantin jusqu'à l'époque où il vivait, plus de 1200 ans s'étaient écoulés. Donc le rétablissement du Christianisme par Michel était proche. Partant de ces idées, il composa l'œuvre capitale de sa vie : Restitutio Christianismi."

De là le ton prophétique de nombreuses parties de son livre. Son imagination exaltée, appuyée sur une érudition composite et indigeste, aperçoit le règne, la révélation de l'Antéchrist comme présente, révélationejus jam nune proesens. L'Antéchrist, la Bête, Moloch, lisez toujours : le Pape, luttent contre les Saints ; mais la lutte est engagée contre l'Antéchrist, les temps sont révolus et la victoire est chose actuelle, de nostra victoria. De tout cela, en achevant la Christianismi Restitutio, il dénombre jusqu'à soixante signes distincts.

Enfin la libre pensée ne saurait songer à inscrire au pied de la statue de Servet, ces graves réflexions tracées par lui sous la menace de la mort, et donc sincères, à moins qu'on ne veuille indûment suspecter sa bonne foi en un tel moment : "En toutes les autres hérésies et en tous les autres crimes, n'en a point si grand que de faire l'âme mortelle. Car à tous les autres, il y a espérance de salut, et non point à celui-ci. Qui dit cela, ne croit point qu'il y a un Dieu, ni justice, ni résurrection, ni Jésus Christ, ni Sainte Ecritures, ni rien : sinon que tout è mort, et que homme est beste sont tout un? Si j'avais dict cela, non seulement dict, mais escript publicament pour enfecir le monde, je ma condénarés moy mesme à mort," (cité par M. Herroit dans son discours de Vienne, d'après Saisset. Ce texte se trouve déjà dans Allwoerden, historia M. Servet, p, 91.)



La mémoire de Servet s'accommoderait-elle d'un hommage venu des catholiques ? Assurément non. Pour eux, ils honorent volontiers dans Michel Servet l'érudit, le chercheur, surtout la savant, dans la mesure où il est dénombré que ce titre, souvent prodigué, lui est acquis.

Même cette mesure largement faite, à moins de naïveté ou de duperie, ils ne pourraient participer à la glorification d'un adversaire déclaré de leurs croyances, qui niait leurs dogmes essentiels sciemment, habilement, trop habilement même, car il profita du séjour qu'il faisait à Vienne, sous la protection et presque sous la toit de l'archevêque Palmier, pour composer, écrire, faire imprimer secrètement un livre contraire à la foi reçus dans l'Eglise, foi qui était celle de son hôte et de son ami.

Les catholiques n'en regrettent pas mois les rigueurs auxquelles les mœurs autant que la législation du siècle astreignirent les juges de Vienne. Ils se souviennent, du reste, que Matthieu Ory n'agit que sur une dénonciation extérieure et répétée, après une enquête minutieuse. Ils se rappellent la conduite de l'archevêque Palmier qui, non content, semble-t-il, d'avoir pardonné les premières erreurs de Servet, voulut user de modération dans la procédure devenue nécessaire contre l'ami indélicat : une première instruction déclarée insuffisante, l'arrestation tardive, la prison adoucie, l'évasion probablement facilitée…

Ce n'est pas qu'aujourd'hui plus qu'autrefois les catholiques refusent de croire et de dire qu'il y a de véritables crimes d'idées, dont les victimes sont plus à plaindre que les auteurs, fussent-ils sincères, crimes qui ont pu être commis lesquels il faut garder la société religieuse comme la société civile, loin qu'il faille accorder, au contraire, des réparations à celui qui les a commis. (M. Doumergue, aux fêtes de Genève (1903), s'est de mandé ce qui arriverait si l'Eglise érigeait un jour un monument expiatoire, en l'honneur de la Saint- Barthélemy, de 'Inquisition, etc. sur ces questions que n'a pas pour objet la présente étude, on se bornera à renvoyer aux brochures de la collection Science et Religion [Bloud]. Rappelons aussi parmi les travaux catholiques : l'Inquisition de M. Vacandard ; l'art. sur la répression de l'hérésie, dans les Quest. d'hist. et d'archéol. De M. Guiraud, prof. A l'Université de Besançon ; l'art. de Gerin sur Innocent XI et la Révocation de l'édit de Nantes, dans la révérend des Quest. hist. ; la Saint-Bartthélemy de H. de Ferrière, 1892, etc., etc. Quelques tracts populaires, très courts, ont été publiés par le Petit Démocrate de Limoges, par les Questions actuelles, etc.) Sensibles au malheur personnel du condamné, émus de piété profonde devant ses larmes et ses cris, priant Dieu qu'il fasse la lumière dans l'intelligence égarée, qu'elle bénéficie du moins auprès de la Miséricorde infinie de son effort vers la vérité, s'il fut loyal, les catholiques s'inclinent néanmoins devant la triste nécessité du châtiment et devant la loi d'expiation : mystère profond que les justices humaines acceptent de fait dans nos sociétés laïques, sans que leurs philosophies parviennent à l'expliquer…

Seulement, alors même qu'ils rappellent ces choses, les catholiques se réjouissent que, de plus en plus, les fautes de l'esprit ne soient atteintes que par des peines spirituelles, que la douceur mieux sentie de l'Evangile ait peu à peu effacé de l'histoire les sévérités des légistes, et que le vieux principe : l'Eglise a horreur du sang ne souffre pas de dommage dans nos société contemporaines (Cf. Mgr d'Hulst, Conférences de Notre-Dame, 1895, pp. 386-387 et Mgr Baudrillart, l'Eglise Catholique, la Renaissance et le Protestantisme, p. 222 et sq.) Bossuet, que rappelle d'Artigny, écrivait un jour : "Le droit est certain, mais la modération est nécessaire." Les catholiques, avec Bossuet, ne renient pas le droit ; et, pratiquement, ce qu'ils appellent aujourd'hui modération, équivaut, dans un monde où l'unité de foi a disparu, au non-usage du droit de contrainte matérielle.



Restent les protestants. Libéraux, surtout conservateurs, ils cherchent à définir leur attitude dans la question Servet. Ne dissimulons pas combien pas combien de problème est embarrassant pour eux. Le double principe, à leurs yeux fondamental, du libre examen et de la tolérance, que la Réforme veut voir par un de leurs fondateurs et de leurs chefs le 27 octobre 1553. Par lui, ils reprenaient, au moment même où elle allait commencer lentement de tomber en désuétude dans les gouvernements catholiques, la violente tradition du moyen âge. Calvin, il est vrai, en tenait pour le droit du glaive. N'importe : son rôle d'espion, de délateur déguisé, faisant appel à lui, hérétique à l'Inquisition, son rôle de procureur et bourreau soulève le cœur. Nous comprenons que l'on reparle de monument expiatoire. Mais alors, et si l'on s'en tient à l'idée de "réparer", ce n'est pas à Saragosse, à Vienne ou à Paris qu'il devrait naturellement s'élever : c'est à Genève.

Quoi qu'il en soit, du reste, du second projet genevois, on s'efforce vainement de concevoir comment la question Servet pourrait devenir un bon terrain de propagande Protestante.

Et il faut souhaiter, au surplus, que le culte de Servet n'aboutisse jamais, sous prétexte de tolérance, à une explosion nouvelle d'intolérance et de passions antireligieuses.






APPENDICE



Ouvrages de Michel Servet (de Villeneuve).



1°De Trinatis erroribus libri VII, per Michael Serveto, alias reves, in-8°, Haguenau (chez Cesserius ou Setzer) 1531, (B.N.., réserve D, 4.947) ;

2° Dialogorus de trinitate libri duo, per Michaelem Seveto, alias Reves, in -8° Haguenau (chez Cesserius), 1532 ;

3° Claudii Ptolomae Alexandrini geographicae Enarrationis libri octo ; ex Bilibaldi Pirckemeri translatione sed ad groeca et prisca exemplaria a Michaele Villanova jam prinum recogniti, etc…, in folio, Lyon, Melch. Et Gasp Trechsel, 1535. L'édition plus complète de 1541 (chez Hugues de la Porte, Lyon) se trouve dans la bibliothèque de M. de Terrebasse ;

4° Brecissima Apologia pro Campeggio in Leonardum Fuchsum, 1536 (cité par Tollin qui l'a connue partiellement) ;

5° Syruporom universa Ratio ad Galeni censuram diligebter expotia, etc. Michaek Villanovano auctore, in-8°, Paris, chez Simon Colinaeus, 1537 (B.N., édition de 1537 ; Te 151, 1383) ;

6° Apologetica Disceptatio pro Astrologia, 1538, (B.N. Ed. s.f.n.d. Réserve V, 2.232) ;

7° Biblia sacra ex Sanctis Pagnini translatione, etc…, in-fol. Lyon, Hugues de la Porte, 1542 ;

8° Christianismi Restitutio : Totius Ecclesiae apostolicaead sua limina vocatio, in integrum restitutia cognitione Dei, Fidei christianae, Justificationis nostrae, Regenerationis Baptismi et Coenae Domini manducationis, restituto denique nobis Regno caelesti, Baylonis impiae captivate soluta at Antichristo cum suis penitus deztructo, in-8° de 734 pages, avec initiales de l'auteur seulement à la dernière page, M. S., 1553.

On a un exemplaire de ce livre à la bibliothèque nationale de Vienne en Autriche et à celle de d'Edimbourg.

Il existe aussi une édition fac-similé publiée à Nuremberg en 1791 par les soins de Gottlieb von Murr. (Nos références, en général, sont données d'après l'exemplaire que possède M. H. de Terrebasse ; plusieurs ont été collationnées par M. l'bbé Lanfrey.)

La cote de la Bivli. Nationale pour l'exemplaire qu'elle possède est : Réserve D2, 11.274.

Une traduction allemande de la Christianismi Restitutio existe en Allemagne ; elle a pour auteur le docteur B. Spiess (3 vol., Wiesbaden, 1892-1896).

Enfin Audin, Hist. de Calvin, T.2, P. 267, attribue à Servet, inexactement sans doute, le Theaurus animoe christianae, ouvrage souvent traduit et très répandu, qu'il aurait publié sous le nom de Desiderius Peregrinus.