dimanche 29 mai 2011

Michel Servet est-il un prophète ?

Voici un court article que j'ai rédigé pour les Cahiers Michel Servet n°13 de juin 2010 "Les inspirés pas toujours compris".

Les Cahiers Michel Servet sont une revue indépendante et laïque éditée par le réseau francophone Correspondance unitarienne et enregistrée à la Bibliothèque Nationale de France sous l'ISSN 1965-2488.

Ils sont disponibles au prix associatif de 5,- euro. Pour toute information et commande contacter M. Jean-Claude Barbier à cette adresse mail : correspondance.unitarienne@wanadoo.fr

Michel Servet est-il un prophète ?

Ne fut-il pas plutôt un médecin, un humaniste et ... presque un réformateur ?


« Presque un réformateur »... Pour qu'il soit devenu un réformateur il aurait fallu qu'il puisse diriger une assemblée de fidèles, que ses écrits aient été reconnus par l'intelligencia protestante, par ceux notamment qui en occupèrent les sièges régionaux, je veux parler des Calvin à Genève, Œcolampade à Bâle ou Bullinger à Zurich, etc. En fait il conviendrait plutôt de dire qu'il ne fut surtout pas reconnu !


En tant que théologien, il ne se trouvera de place pour lui qu'au beau milieu des parias de la Réforme, les anabaptistes. Et encore ! Servet est tellement un penseur solitaire qu'il n'est jamais présenté par les historiens en tant qu'anabaptiste puisqu'il n'avait pas vraiment de rapports étroits avec cette mouvance. D'ailleurs il n'assistera pas au synode anabaptiste de Venise en 1550.


Un homme savant, né dans un petit coin de campagne insignifiant d’Aragon, soignant les malades, s'exprimant dans les langues des érudits et surtout celle des Juifs, capable de traduire les Saintes Écritures qu'il a la volonté d’expliquer alors que les « maîtres » de son temps le critique et le rejette catégoriquement, constamment sur les routes, terminant sa vie exécuté en public par ceux-là même qu’il estimait pouvoir le comprendre, les réformés de Genève, ayant même déclaré qu'il se préparait à la mort, des événements qui ressemblent à s'y méprendre à ceux qui se sont passés au Proche Orient quelques 1 500 ans plus tôt avec un certain Jésus…


Mais Servet n'a pas que le vêtement du prophète... Le prophète a pour vocation de changer les choses, de bousculer les idées reçues et les institutions figées. Il porte en lui le souffle divin qui lui autorise toutes les folies en terme de communication. Mais à sa manière, en cherchant à diffuser, il se révèle le prédicateur exigeant d'un retour au vrai christianisme, celui que l'on appelle de nos jours « primitif » ou encore « anté-nicéen ». Pour lui, si la Réforme l'entend et va au bout de son œuvre elle accouchera d'un christianisme vainqueur de la « Bête sauvage » de l'Apocalypse, la papauté , mot d'alors servant à qualifier l'Église catholique romaine, et abandonnera tout de ses pratiques jugée païennes. Rien qu'en rédigeant sa Christianismi Restitutio, il devient de fait l'annonciateur d'un monde nouveau où le christianisme apostat, selon l'idée qu'il s'en fait, n'a plus droit de cité. C'est un peu comme s'il s'était dit : « Calvin institue le christianisme et bien moi j'en annonce la restitution ! ».


Mais Servet céda à une tentation qui faillie lui être fatale déjà en 1538 à Vienne, celle de l'astrologie judiciaire. On suppose qu'il y aurait rencontré Nostradamus qui, selon des sources, se trouvait dans cette ville la même année. Ce serait une raison supplémentaire pour laquelle Servet s'est penché sur les moyens de connaître l'avenir. Pour lui aucun doute, si Dieu a créé la « machine » céleste ce n'est pas pour rien ! Il voit dans la création des corps célestes un appel divin à les observer et à en chercher les signes qui se révèlent au travers des mouvements planétaires. Il faut dire qu'à l'époque astrologie était synonyme d'astronomie. Si l'observation des mouvements faisait l'objet d'une interprétation ayant valeur de présage on parlait alors d'astrologie « judiciaire », pratique formellement condamnée par l'Église. Le lecteur et traducteur de la Bible qu'il était connaissait sans doute aucun ce mot de la Loi : « Vous ne devez pas chercher les présages, et vous ne devez pas pratiquer la magie » (Lévitique 19:26). Mais, le contexte du verset traitant de la magie - et lui-même ne la pratiquant pas - il pensait probablement que la recherche de présages condamné par l'Écriture était celle entourée de rituels magiques et non la sienne, qui, elle, s’accompagnait de raisonnements logiques et travaillant à la connaissance des actions divines.


Encore cette volonté d'annoncer !


Servet est trop spiritualiste pour cette époque où il est plus que jamais question de pouvoir temporel en religion et trop rationaliste pour une chrétienté encore tant fondamentaliste. Et puis, le temps n'est plus aux prophètes mais aux docteurs. Le monde des réformés, entend plutôt s’appuyer sur les Princes et les Communes qui les soutiennent et ils élèveront leurs enfants dans les lettres des grands hommes qu'ils s'étaient choisis pour guides.


Incompris il le fut jusqu'à la fin. La quasi totalité de ses travaux écrits brûlèrent avec lui à Champel. Ses rêves de réforme radicale, d'avènement d'un monde nouveau, de millénium ayant pour seul roi sur la terre le Christ, où la vache et l'ours pâtureraient ensemble, tout cela fut anéanti dans les flammes.


Par la suite sa mémoire ne survécut que timidement. Ce sont souvent d'autres incompris qui firent resurgir régulièrement son martyr et ses doctrines. Il faudra attendre quelques 350 ans avant que ceux qui se considèrent comme les héritiers de ses accusateurs genevois ne produisent un monument expiatoire et presque autant avant que des milieux extérieurs à l'unitarisme anglo-saxon et transylvain ne s'intéressent à ses travaux.


Mais si Servet fut incompris de son temps combien il ne l'est plus de nos jours ! Tant de voix se sont levées au cours du XXème siècle pour dénoncer ses bourreaux et faire apparaitre son génie au grand jour. Pour les chrétiens non trinitaires d'aujourd'hui, de toute tendance confondue, il a repris sa place de prophète annonciateur d'un autre christianisme et, pour beaucoup d'entre ces chrétiens, de vérités élémentaires. Et ce ne sont pas uniquement les croyants qui lui rendent hommage mais aussi les libres-penseurs de tout bord, tous ceux qui aspirent à la liberté d'expression et de conviction. Il est en bonne place au panthéon des martyrs qui ont scellés de leur sang le droit à cette liberté et qui n'ont pas plié le genoux devant l'alliance fanatique du tribunal ecclésiastique et du bras séculier.

samedi 28 mai 2011

Un opéra inespéré ! Le procès Michel Servet

Qui pouvait l'imaginer ?


Un opéra consacré au procès de Michel Servet à Genève. Voilà qui a de quoi réveiller les consciences alors qu'il y a à peine deux ans que s'est déroulé le jubilé Calvin.


Image : Servet croupissant dans sa cellule en attendant son procès reçoit la visite de Jean Calvin son accusateur. Illustration signée Albert, tirée du livre d'Antonio Martínez Tomás "Miguel Servet, un martir de la ciencia" (collection de l'auteur du présent blog).

Il faut dire que le procès Servet est source d'inspiration et quant aux protagonistes, j'entends par là Calvin, Servet et Castellion, ils ont déchainés les passions en leur siècle.


Bien que celui qui remporta la victoire fut Calvin, puisqu'aujourd'hui encore une majorité au sein du protestantisme se considère comme héritière du réformateur, les deux autres n'ont pas été totalement ignorés.


Très tôt les écrits de Servet et de Castellion se sont exportés aux Pays-Bas, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et surtout en Pologne et en Hongrie.


Tandis que les Remonstrants de Hollande, farouches opposant au calvinisme, se nourrissaient des textes de Castellion (ils nous ont transmis des manuscrits inédits), les unitariens de Pologne et de Hongrie s'organisaient pour créer une église dont la source d'inspiration est sans conteste les travaux de Servet sur la Trinité, George Biandrata s'étant fait son disciple bien qu'il ne l'ait jamais rencontré.


Si Calvin a remporté un grand succès le charme n'opère plus autant de nos jours et les deux martyrs de la liberté de conscience ont pris une belle revanche sur le théologien.


Cet opéra est le fruit de la compositrice Shauna Beesley et du librettiste Jean-Claude Humbert.


Ensemble ils nous font revivre cet épisode où se mêle la souffrance et la haine, où chaque mot est pesé et où chaque phrase peut causer la perte du médecin espagnol.


De Vienne à Genève, de son premier brûlage en effigie par l'inquisition catholique à son exécution réelle par les protestants, Shauna Beesley et Jean-Claude Humbert retracent au moyen de cette œuvre puissante un épisode de la vie de ces hommes que tout pouvait réunir mais que l'intolérance trônant encore en ce temps a empêchée de cheminer côte à côte.


Oui, tout pouvait les réunir. Ils étaient tout deux des étrangers, ils furent souvent contestés, ont dû parfois fuir, se cacher, Calvin fut même banni de Genève lors de son premier séjour.


Ironie du sort, c'est cette même intolérance, cette haine pour l'hérésie que nourrissait l'auteur de l'Institution de la religion chrétienne qui associera le nom de Calvin à celui de Servet pour l'éternité.


Par cette œuvre enfin, Shauna Beesley et Jean-Claude Humbert nous rappellent combien le totalitarisme de la pensée unique est loin d'être éradiqué et que ce sont de tels épisodes du passé qui pourront travailler, s'il sont entendus, à le faire reculer.


Vous trouverez sur le site de l'association Genevox un résumé de l'opéra ainsi que la bande-annonce promotionnelle que nous donnons ci-après : http://www.genevox.net/le-procegraves-de-michel-servet.html


Que pouvait-il y avoir de plus grandiose et de plus merveilleux qu'un opéra avant cet autre grand rendez-vous de Genève pour la liberté de conscience que sera le projet Castellion 2015 ?


Nous souhaitons à Shauna et Jean-Claude que leur œuvre rencontre un grand succès !

Notons cependant que les dates retenues dépendront des fonds réunis.

Nos auteurs ont besoin de vous !

Il est possible de faire un don et ainsi devenir sponsor à cette adresse : http://www.genevox.net/sponsors.html

A lire également, l'article de mon ami Jean-Claude Barbier sur ses Actualités unitariennes :


http://actua.unitariennes.over-blog.com/article-un-opera-pour-michel-servet-1511-1553-74527343.html


jeudi 23 décembre 2010

Bernard Sesboüé, Frédéric Lenoir. Le match théologique

A lire sur cette page : http://www.lavie.fr/hebdo/2010/3408-3409/bernard-sesboue-frederic-lenoir-le-match-theologique-20-12-2010-12637_183.php


Qui est Jésus ?

Bernard Sesboüé, Frédéric Lenoir. Le match théologique

publié le 23/12/2010

Pour Frédéric Lenoir*, philosophe, sociologue et historien des religions, directeur du Monde des religions, l’appellation « Fils de Dieu » n’implique pas que Jésus ait été considéré par ses apôtres comme étant Dieu lui-même. Le théologien jésuite Bernard Sesboüé*, professeur au ­centre Sèvres de Paris, est de l’avis contraire. Nous avons interrogé l’un puis l’autre protagoniste et mis en regard leurs points de vue.

Que dit le Nouveau Testament sur la divinité de Jésus ?

Réponse de FRÉDÉRIC LENOIR. Les Évangiles synoptiques, écrits peu de temps après la mort de Jésus, le présentent comme « Christ, Seigneur et Fils de Dieu » pour reprendre le titre du livre de Bernard Sesboüé. Mais aucun de ces titres ne dit explicitement que Jésus est l’égal du Père, qu’il est Dieu fait homme. L’idée de l’incarnation apparaît plus tardivement, environ 70 ans après la mort de Jésus, avec le quatrième Évangile, attribué à Jean. Pour la première fois est affirmée clairement l’identité, et même l’égalité, entre le Père et le Fils, ce qui semble contredire les synoptiques. Paul, quant à lui, oscille entre les deux visions. Sa christologie est conforme à celle des synoptiques, mais certains hymnes poétiques semblent préfigurer la vision johannique, sans être aussi explicites.

Réponse de BERNARD SESBOÜÉ. Au lendemain de la Résurrection, il se produit une relecture chez les apôtres de tout le passé de Jésus. Leurs anciennes compréhensions de Jésus se cristallisent, le puzzle se met en place. Les apôtres réalisent qu’ils ont côtoyé Dieu lui-même ! Dès les écrits de saint Paul, les plus anciens du Nouveau Testament, c’est clair. Paul célèbre « le Christ selon la chair, celui qui est, au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles des siècles » (Romains 9, 5). Dans l’épître aux Philippiens, Paul reproduit une ancienne hymne catéchétique : le Christ, « de condition divine, n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes ». L’hymne raconte comment Jésus meurt sur la croix, et que Dieu lui donne ensuite le « nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus, tout genou fléchisse, chez les êtres célestes, terrestres et souterrains, et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus-Christ, à la gloire de Dieu le Père ». Par la suite, la théologie johannique développera la théologie de l’incarnation, mais je ne vois pas de rupture entre Paul et Jean.

Jésus a-t-il dit qu’il était Dieu ?

Réponse de FRÉDÉRIC LENOIR. Non. Il sait qu’il a un lien singulier avec Dieu, qu’il est le Fils bien-aimé du Père, qu’il est plus qu’un prophète, mais il ne se présente jamais comme l’incarnation de Dieu. Il se nomme lui-même le « Fils de l’homme », ce qui renvoie à un titre messianique, sans pour autant se faire l’égal de Dieu. Le sentiment que j’ai, en lisant et en relisant les Évangiles, mais sans certitude, c’est qu’il était en partie un mystère pour lui-même, comme il l’était pour ses disciples.

Réponse de BERNARD SESBOÜÉ. Non, car on l’aurait pris pour un fou. Mais il s’est dit « Fils de l’homme », ce qui a une valeur bien plus forte que s’il s’était dit « Fils de Dieu ». Lors de son procès, dans l’Évangile de Marc, à la réponse du grand-prêtre qui lui demande s’il est le Messie, le Fils du Dieu béni, Jésus dit : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme assis à droite de la Puissance, venir avec les nuées du ciel. »

La divinité du Christ est-elle fondamentale pour un chrétien ?

Réponse de FRÉDÉRIC LENOIR. Tout dépend ce qu’on entend par divinité. Le christianisme originel repose sur la foi dans la Résurrection de Jésus et non sur la Trinité, qui est une élaboration plus tardive. Rien ne permet d’affirmer que les premiers chrétiens, les contemporains de Jésus, aient cru en sa pleine divinité. Ils ont cru qu’il était l’envoyé de Dieu, qu’il avait un lien unique avec lui. J’aime la formule de Paul : « Il est l’image du Dieu invisible. » On peut donc, à mon sens, être chrétien, comme les apôtres, en croyant que Jésus est fils de Dieu sans pour autant le considérer comme Dieu. L’idée de l’incarnation apparaît à la fin du Ier siècle, et celle de la sainte Trinité émerge au cours du IIe siècle pour devenir un dogme avec les différents conciles au cours du IVe siècle. C’est une tentative d’explication rationnelle du mystère du Christ, lequel a toujours été perçu comme un « pont » entre Dieu et les hommes. Je ne renie pas la formule trinitaire, mais je crois qu’il ne faut pas la prendre pour un absolu. D’une part, parce qu’elle a été élaborée et affinée dans un contexte politique qui a parfois joué un rôle important dans certaines décisions. L’exemple le plus frappant est le concile d’Éphèse, en 431, qui a condamné Nestorius – le patriarche de Constantinople qui récusait l’expression de Marie « mère de Dieu » – dans des circonstances incroyables qui relèvent plus du polar théologique que du souffle de l’Esprit-Saint ! D’autre part, et surtout, parce que Dieu est ineffable. Je pense qu’on ne peut rien dire de ce qu’il est dans son essence, et je rejoins la grande tradition apophatique, de Denys à Maître Eckart, qui affirme qu’on ne peut rien dire de Dieu, sinon ce qu’il n’est pas. Même saint Thomas d’Aquin, à la fin de sa vie, disait qu’il voulait brûler ce qu’il avait écrit, car il considérait que c’était « comme de la paille » par rapport à ce qu’il avait contemplé du mystère indicible de Dieu. Ma foi chrétienne repose sur le lien personnel que j’entretiens avec Jésus ressuscité, un Christ qui me conduit au Dieu ineffable, plus que sur la croyance en des formulations théologiques, aussi respectables soient-elles.

Réponse de BERNARD SESBOÜÉ. Oui. La divinité du Christ au sein du mystère trinitaire est ce qui fait tenir ou tomber la foi chrétienne. D’ailleurs, les contradicteurs des chrétiens, comme le païen Celse, en témoignent à leur manière, en s’en prenant ouvertement à la thèse de l’incarnation, qu’ils jugeaient comme le point central de la foi chrétienne. L’originalité fondamentale de celle-ci n’est pas d’affirmer que Dieu existe, mais qu’il s’intéresse à l’homme au point de partager sa condition en Jésus. Cela change tout : cela veut dire qu’il rejoint l’humanité de la naissance à la mort. Jésus n’est pas un simple intermédiaire entre le ciel et la terre. Il nous permet une véritable communion au monde divin. En priant Jésus, je suis en communion avec Dieu. Si Jésus n’est pas Dieu, c’est comme si je m’adressais à un très grand saint, mais c’est tout.
Sur cette affaire, il ne faut pas prendre les mots de façon littérale ou minimaliste, comme le fait Frédéric Lenoir. Quand on dit que Jésus est le « visage » de Dieu, ou son Fils, ou le Seigneur, le théologien qui est au courant de la portée du langage biblique sait par tout le contexte qu’il s’agit de métaphores de la vraie divinité de Jésus. Cette affirmation pose le paradoxe de penser ce qui est absolu au sein même de ce qui est contingent.

* Leurs derniers livres :
- Comment Jésus est devenu Dieu, Fréderic Lenoir, Fayard, 19,90 €.
- Christ, Seigneur, et Fils de Dieu. Libre réponse à Frédéric Lenoir, de Bernard Sesboüé, Lethielleux, 13 €.

samedi 19 juin 2010

Michel Servet dans la pièce d'Ugo Rizzato


Dans la pièce historique d'Ugo Rizzato "Georges Biandrata, le renard et le lion", mise en scène par Valter Scarafia et jouée par la compagnie du Théâtre du Marquis (Saluzzo, Piémont, Italie) (lien). Ici, Michel Servet (joué par Ugo Rizzato lui-même), dans sa prison, reçoit la visite de Guillerm Farel (joué par Franco Bellino), pasteur réformé et bras droit de Jean-Calvin.

La conviction sincère et têtue de l'accusé et la morgue de l'inquisiteur. Tout cela parce que Michel Servet n'était pas favorable au baptême des jeunes enfants (le pédobaptême) et qu'il ne trouvait pas le dogme trinitaire dans le Nouveau Testament, ce qui est tout à fait exact (voir le récent billet de Michel Théron dans Golias-hebdo, rubrique "le blog du sacristain", intitulé "Trinité") !

Avec Michel Servet (brûlé vif à Champel, hors des murs de Genève) et d'autres anti-trinitaires emprisonnés et exécutés, l'unitarisme a ses martyrs. Elle en garde le souvenir ; elle en fait souvenance ; ce sont ses racines historiques. L'unitarisme a une histoire héroïque avec des personnalités dont elle est légitimement fière (voir notre site documentaire de La Besace des unitariens) et qui jalonnent son développement dans le temps et dans l'espace. Le dernier martyr fut le révérend Norbert Capek, gazé au camp nazi de Dachau en octobre 1942 (le culte des unitariens de ce mois de juin lui rend particulièrement hommage).

Une tradition est faite de personnes qui y croient et s'y consacrent.

Source : http://actua.unitariennes.over-blog.com/categorie-11383551.html

vendredi 18 juin 2010

Genève : une plaque explicative à la stèle Michel Servet


La Ville de Genève vient de compléter le monument expiatoire à la mémoire de Michel Servet qui, à l’occasion du 350e anniversaire de sa condamnation, avait été érigé en 1903 sur l’emplacement présumé de son bûcher, par une plaque explicative.


En rappelant les propos de Sébastien Castellion, contemporain de Jean Calvin, celle-ci, non seulement apporte des informations mais rectifie aussi l'affirmation de la stèle selon laquelle il s'agissait d' "une erreur de son temps". Or l'erreur fut bien d'abord celle de Jean Calvin qui via ses relations dénonça Michel Servet à l'Inquisition catholique, ce dernier habitant Vienne (en France), puis le fit arrêter lorsque qu'il s'aventura à Genève (c'est son domestique qui servit alors d'accusateur), mena bel et bien un procès inquisitorial, s'y acharna manifestement jusqu'à donner lieu au soupçon d'un règlement de compte personnel, le justifia par la suite haut et fort par un libelle et en fit une théologie de la condamnation de l'hérésie avec appel au bras séculier. L'opinion publique constata (soit pour applaudir, soit pour réprouver) que les protestants, en la matière, faisaient comme les catholiques !


Voici ce que dit cette plaque dont on ne peut que souligner l'opportunité.

Michel SERVET, (1509 ou 1511 – 1553), médecin et homme de science espagnol, né à Villanueva de Sigena, province de Huesca, région d'Aragon. On lui reconnaît la découverte de l’oxygénation du sang. Il publia plusieurs ouvrages théologiques, refusant la trinité et le baptême des enfants, qui furent jugés blasphématoires par les catholiques et les protestants de son époque.
Il chercha à faire reconnaître ses idées par Jean CALVIN, sans succès. Condamné à mort par les autorités de la Ville de Genève, pour hérésie, il fut brûlé le 26 octobre 1553.
Sébastien CASTELLION, régent du Collège de Rive, exilé à Bâle, s’éleva en défense post mortem contre le traitement subit pour hérésie et écrivit : «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois tuèrent Servet, ils ne défendirent pas une doctrine, ils tuèrent un homme.»
Ce monument, commandé à l'initiative d'Emile DOUMERGUE, historien français, doyen de la faculté de théologie de Montauban, est gravé sur les deux faces.


Source : http://actua.unitariennes.over-blog.com/article-geneve-une-plaque-explicative-a-la-stele-michel-servet-52500932.html

samedi 5 juin 2010

Le spectacle « conscience contre violence » en DVD



J'avais déjà eu l'occasion de parler de la pièce dans un précédent message (voir juin 2008 dans les archives du blog).


La troupe Tous Azimuts met à la disposition du grand public un enregistrement sous forme de DVD.


Pour le recevoir il suffit d'en faire la demande par courrier à la troupe accompagné d'un chèque de 8,- € (coût du DVD + frais de port par lettre suivie) à l'adresse suivante :

Cie Tous Azimuts

1 bis rue du Danemark

59100 Roubaix


IMPORTANT : Envoyez préalablement un mail pour connaître le montant du coût d'expédition en fonction de l'augmentation des tarifs postaux à : contact.tousazimuts.th@orange.fr ou tousazimuts.th@wanadoo.fr


Ce spectacle nous fait voyager dans le temps, nous ramenant à deux époques d'intolérance et de persécution.

Celle de la Genève de Calvin, théocratie puritaine ne souffrant d'aucune critique en matière de croyance, dont la persécution des hommes jugées hérétiques ira même jusqu'à les faire périr au moyen du glaive et du feu pour certains, et une autre plus proche de nous, celle de la barbarie nazie qui, au nom d'une idéologie de la supériorité, ôtera la vie à des millions de Juifs et aussi d'hommes et de femmes que le parti considérait comme nuisibles.


La pièce est une adaptation libre du livre de Stefan Zweig qui retrace la vie de Sébastien Castellion, jadis compagnon de Jean Calvin mais que celui-ci bannira de Genève après qu'il eu affirmé ses divergences d'opinion avec le « grand réformateur ».


Castellion devra se réfugier à Bâle où il mènera une vie compliquée, subira l'humiliation de ne pouvoir exercer son métier d'enseignant en lettres pendant une assez longue période de temps au point d'en être réduit à travailler comme ouvrier d'imprimerie et à ramasser du bois dans les cours d'eau.

Passant son existence entre un avenir incertain et la critique venu de Genève qui rêve de sa perte il mourra encore jeune d'épuisement.


Le spectacle à donc pour soucis principal de mettre en parallèle les discours du « Pape de Genève », imprégnés de certitudes et de brutalité et ceux de l'exilé de Bâle, pleins de sève et d'humanité.


Liens :


http://tousazimutsletheatre.fr/spectacles03.html


http://www.dailymotion.com/video/x20pve_castellion-contre-calvin-conscience_creation


http://libertedecroyance.blogspot.com/2008/06/conscience-contre-violence-castellion.html


mercredi 2 juin 2010

Le monument Michel Servet à Paris

Un peu d'histoire autour de ce monument érigé en 1908 situé Square de l'Aspirant Dunnant à Paris face à la mairie du XIVème arrondissement et au contexte plutôt surprenant.

Confiée « à la garde du peuple », comme on peut le lire sur son socle, la statue est l'initiative non d'un comité de libre penseurs ou de protestants repentants mais du catholique Henri Rochefort, républicain d'origine aristocratique (de son vrai nom Henri de Rochefort-Luçay), journaliste polémiste et homme politique (membre du Gouvernement de la Défense nationale à la chute du Second Empire) qui s'est illustré lors de la Commune de Paris mais qui se rapprocha progressivement du boulangisme et de l'extrême droite. Il fut notamment du camp des anti-dreyfusards, un changement radical chez celui qui fut tant l'ami de Victor Hugo.

Pourquoi donc un catholique nationaliste souhaita-t-il ériger une statue en l'honneur d'un homme qui inspira la libre pensée et qui, condamné pour hérésie, finit brûlé en effigie par le clergé ?
Souvenons-nous que ce sont les protestants qui ont brulé Servet pour de vrai, alors qu'il était finalement l'un des leurs.
L'image fratricide était idéal pour lancer un message aux protestants d'Alsace et de Lorraine qu'il accusait d'avoir soutenu l'Allemagne en 1870 et d'avoir ainsi fait perdre les deux régions à la France.
Qui plus est le radicalisme de Servet qui ne renonça pas à ses idées au risque d'y laisser sa propre vie pouvait servir de message de propagande aux nationalistes qui rêvaient de revanche.

Son sculpteur Jean Baffier, d'origine berrichonne, était lui aussi catholique. C'était un homme connu pour ses idées réactionnaires, voir anti-sémites et fut un fervent défenseur du régionalisme. D'ailleurs il créa en 1888 dans le même arrondissement parisien la « Société des Gâs du Berry et aultres lieux du Centre ». Il écrivit pour le Journal du Cher, la Dépêche du Berry et fonda même son propre journal en 1886 Le Réveil de la Gaule.

La ville de Bourges a conservé deux croquis d'étude pour le monument à Servet que l'on peut voir en photo ci-contre. Les dessins sont exposés au musée du Berry.
On y retrouve la statue en elle-même mais également une copie de la célèbre gravure de Christopher Sichem datant de 1607 qui devait apparemment servir de modèle pour le monument.
Cette étude représente Servet la main droite le long du corps et la gauche sur le cœur. Finalement Baffier le sculpta les deux mains croisées en haut de la poitrine et portant des chaines comme sur le second croquis.

Un monument qui pourrait prêter à controverse mais dont on ne retiendra que la présence de l'homme Servet, le martyr devenu symbole de liberté, et non la récupération qu'ont cherché à en faire des acteurs de l'intolérance aux cœurs chargés de haine. Pour preuve Chrétiens unitariens et libres penseurs se recueillent auprès du monument depuis plusieurs années...

Liens :

Croquis n°1 sur le site Joconde


Croquis n°2sur le site Joconde


http://prolib.net/pierre_bailleux/unit/cu060.servet_paris.htm


http://actua.unitariennes.over-blog.com/article-29622675.html


dimanche 30 mai 2010

Le pasteur Chenevière, contre la Trinité et pour l'usage de la Raison

Quant à moi, je n'en trouvai pas trace dans les Écritures saintes. (...)
Exiger que cette acuité de l'esprit de tous ceux qui doivent être sauvés, ce serait — du moins à mon sens — fermer la voie du salut à la plus grande partie des hommes.

Sébastien Castellion, De arte dubitandi, Livre II, De la Trinité


De tous les bastions du protestantisme Genève en est surement le cœur

Si elle fut la patrie de la forme la plus stricte de la religion réformée en Europe - Calvin, Farel, Bèze et Knox en firent une théocratie puritaine au 16ème siècle - elle fut aussi le théâtre de la naissance d'un protestantisme dynamique et progressiste. Un certain homme, le pasteur Chenevière, en fut l'un des principaux protagonistes.


Jean-Jacques-Caton Chenevière est né le 20 décembre 1783 à Genève. Fils du pasteur Nicolas Chenevière il étudiera les lettres et la philosophie. En 1801 il devient franc-maçon et en 1802 il entame une carrière de théologien. Ayant obtenu son diplôme de pasteur en 1807 il officiera en Suisse d'abord (Dardagny) puis en France (Marseille, Paris)

En 1812 il se marie à Genève et officie dans la ville puis en 1813 il est nommé missionnaire diplomatique auprès du Grand-maitre de l'Université impériale.

Finalement en 1814 il est nommé pasteur à St-Pierre (Genève).

Le théologien libéral qu'il est s'impliquera à partir de cette époque très fortement dans la politique, ce qui lui vaudra au départ quelques foudres.

En 1815 il est aumônier du contingent genevois et en 1817 il est nommé professeur de dogmatique et de morale à l'Académie (trois fois nommé recteur entre 1825 et 1858).

Chenevière est un théologien-écrivain dont les œuvres conservées à Genève s'élèvent à 44.

Entre autre chose il est le fondateur du journal Le Protestant de Genève (devenu par la suite Le Protestant, aujourd'hui refondu avec le magazine Évangile et Liberté)


Ce qui est intéressant dans la position de Chenevière c'est qu'il est à la fois un libéral – il sera LE grand opposant du « Réveil »*, le méthodisme** s'implantant de plus en plus fortement au sein de l'Église Réformée de Genève – avec tout ce que cela suppose dans le contexte d'alors, mais il est également un homme très attaché à l'autorité et à l'inspiration divine de la Bible.

C'est à cause de son positionnement qu'il sera en conflit à la fois avec les partisans du Réveil et avec les plus farouches libéraux très attachés à la critique***, trop selon son avis.

Bien sûr il ne sera pas sur le banc de touche quand il s'agira de s'en prendre à l'influence restaurée du catholicisme à Genève, spécialement dans les affaires politiques et sociales.


Ce que souhaite Chenevière au fond est très simple : que le protestantisme, tout en conservant l'autorité de l'Écriture Sainte, se débarrasse des « causes qui retardent chez les réformés les progrès de la théologie » pour reprendre le titre d'un de ses discours prononcé en 1819.

Parmi ces « causes » on peut citer par exemple le rejet de l'usage de la raison, l'emploi immodéré de l'autorité des pères de l'Église, des traditions, des confessions de foi et des anciens réformateurs, la passion pour les systèmes théologiques complexes qui creusent un véritable fossé entre les docteurs et le message évangélique.

En somme pour Chenevière, bien qu'il sache conserver un esprit objectif envers la personne du grand réformateur de Genève, le monde protestant doit en finir avec le calvinisme.


Il est évident que si des hommes comme Sébastien Castellion et Michel Servet ne pouvaient être inconnus du pasteur Chenevière, leurs œuvres respectives ne pouvaient encore moins ne pas compter pour lui.


Les travaux qui nous intéressent ici sont surtout sa série de 6 essais théologiques dont le premier volume est consacré à la question trinitaire.

Voici la liste détaillée des volumes :

Du système théologique de la Trinité,

De la dépravation héréditaire de l'homme,

De l'usage de la raison en matière de foi,

Des confessions de foi,

Des bienfaits de Notre Seigneur Jésus-Christ,

De la prédestination et de quelques autres dogmes calvinistes.


Dans son essai sur la Trinité, Chenevière s'emploie à démontrer que le dogme formulé à l'issu des conciles n'est pas en conformité avec la Bible, ne reflète pas la pensée des pères apostoliques, s'oppose à la raison, laquelle est un don de Dieu et qu'il n'y a nul besoin de croire en la Trinité pour obtenir le salut mais que celui-ci s'obtient en pratiquant l'amour envers envers son prochain ainsi qu'en faisant la volonté du Père (Notons que Castellion avait déjà souligné tout cela). Il réagi également aux conclusions de divers théologiens trinitaires de son temps qu'il cite abondamment.


Pour plus de détails sur J.J.C Chenevière je vous renvoi à l'article de Marc Chenevière (son arrière-arrière-petit-fils) : « Jean-Jacques-Caton Chenevière en 1831, au miroir de sa correspondance » publié dans l'ouvrage collectif « Genève protestante en 1831 » (Actes du colloque tenu en commémoration des 150 ans de la création de la Société Évangélique de Genève et de la parution du journal Le Protestant de Genève), publié au éditions Labor et Fides (1983). Il est toujours disponible.


Consulter l'article « Jean-Jacques-Caton Chenevière en 1831, au miroir de sa correspondance » en aperçu limité (page 91) :


http://books.google.fr/books?id=6-xi0O2QeVsC&pg=PA91&lpg=PA91&dq=Gen%C3%A8ve+protestante+en+1831+chenevi%C3%A8re&source=bl&ots=0USeRItpTK&sig=WCqtyXH-bHRx00DUk_WBJyMy87c&hl=fr&ei=gA_9S5-2MpKO4gbG-qyhCw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CBUQ6AEwAA#v=onepage&q=Gen%C3%A8ve%20protestante%20en%201831%20chenevi%C3%A8re&f=false


Sont également disponibles certains de ses ouvrages sous forme électronique sur Google Livres ou en réimpression sur ces sites :


Format électronique


http://books.google.fr/books?as_q=Jean-Jacques-Caton+Chenevi%C3%A8re&num=10&btnG=Recherche+Google&as_epq=&as_oq=&as_eq=&as_brr=1&as_pt=ALLTYPES&lr=&as_vt=&as_auth=&as_pub=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_isbn=&as_issn=


Réimpressions


http://www.abebooks.fr/servlet/SearchResults?an=Chenevi%C8re%2C+Jean-Jac&sts=t&x=80&y=13


http://www.abebooks.fr/servlet/SearchResults?an=chenevi%E8re+jean-jacques&sts=t&x=95&y=10


Article consacré à l'union du Protestant (de Genève) et d'Évangile et Liberté :


http://www.evangile-et-liberte.net/article_280_evangile-et-liberte-et-Le-Protestant


* Le « Réveil » est un mouvement de réaction né au sein du protestantisme, en terre britannique d'abord puis étendu au reste du monde protestant. Il est un effort de retour aux dogmes d'avec qui les églises d'alors tendaient à prendre des distances. Le Réveil trouve son pendant moderne dans les églises évangéliques dites « fondamentalistes ». Il est en opposition avec le « Libéralisme évangélique » qui prône une lecture des Textes Sacrés dégagée de tout dogmes, tend à rejeter l'autorité des docteurs de l'Eglise et des conciles et encourage une pratique du culte s'accompagnant de l'usage du cœur et de la raison.

**Le méthodisme est une église fondée au 18ème siècle par le prédicateur anglais John Wesley (1703-1791). Elle a fleurie en Angleterre et aux E-U mais a aussi fortement influencée les églises protestantes dans le reste du monde.

***La critique en théologie est une lecture scientifique du texte de la Bible qui tend à en révéler les faiblesses sur le plan historique et littéraire. Elle est considérée par certains comme un progrès mais par d'autres comme un obstacle à la foi.


mardi 4 mai 2010

Comment Jésus est devenu Dieu par Frédéric Lenoir

Frédéric Lenoir est philosophe, directeur du magazine « Le monde des religions » et producteur de l'émission « Les racines du ciel » diffusée sur France Culture.

Fidèle à sa passion, l'auteur spécialisé dans les questions de religion nous livre ici le fruit de son travail sur la question de la divinité du Christ.

Comment les textes chrétiens, ceux de la Bible et des Pères de l'Église, ont présentés Jésus au fil des premiers siècles et comment les conciles appuyés par le pouvoir politique ont tranchés la question.

Il nous fait part de son opinion personnelle, nous remémore au passage l'avis des historiens et de la critique, le tout avec le soucis d'être entendu par tous, ceux qui maitrisent le sujet mais aussi ceux qui connaissent mal le judaïsme, la Bible et les traditions de l'Église.

Un beau livre, un récit qui nous ramène aux origines du christianisme, Jésus tel que les hommes l'ont décrit mais aussi tel qu'ils l'ont voulu...

Site internet de Frédéric Lenoir : http://www.fredericlenoir.com

Vidéos avec Frédéric Lenoir : http://video.google.fr/videosearch?hl=fr&safe=off&rlz=1G1GGLQ_FRFR304&q=Fr%C3%A9d%C3%A9ric%20Lenoir&um=1&ie=UTF-8&sa=N&tab=wv#

Ouvrages sur le même sujet :

Richard E. Rubenstein, « Le jour où Jésus devint Dieu »

Gérard Israël, « Jésus est-il Dieu ? »




jeudi 12 novembre 2009

1544: Brouillé avec Calvin, Sébastien Castellion doit quitter Genève

Article paru dans le journal La Tribune de Genève du 14 mars 2009.

http://www.tdg.ch/geneve/actu/1544-brouille-calvin-sebastien-castellion-quitter-geneve-2009-03-13

histoire | Cette fois, c’est fini. Les deux hommes ont consommé leur rupture.

© musée international de la réforme | Sébastien Castellion. Jean Calvin, qu’il considérait comme son mentor, ne supporte ni la ­contradiction ni la concurrence.

ÉTIENNE DUMONT | 14.03.2009 | 00:00

Cette fois, c’est fini. Les deux hommes ont consommé leur rupture. Nous sommes en 1544. Sébastien Castellion quitte définitivement Genève. Jean Calvin, qu’il considérait comme son mentor, ne supporte ni la ­contradiction ni la concurrence. Le réprouvé part d’autant plus volontiers qu’il conservera, au mieux, chez nous un poste de maître d’é-cole. Or le rêve de Castellion, c’est de devenir pasteur…

Sébastien Châteillon (il latinisera plus tard son nom) est né en 1515, l’année de la bataille de Marignan, à Nantua. Il a donc six ans de moins que Calvin. «On ignore comment ce fils de paysan a pu faire des études», explique Vincent Schmid, qui fait de lui le troisième homme de son récent livre sur Michel Servet (1). Sans doute s’agit-il d’un enfant prodige. Un seigneur ou un ecclésiastique se doit alors d’encourager les jeunes talents apparus sur leurs terres.

Révélation à Lyon

Castellion, dont on connaît la vie grâce à l’énorme ouvrage de Ferdinand Buisson, paru en 1892, fait donc sa scolarité à La Trinité de Lyon, un collège humaniste renommé. «Dans cette ville au sommet de son activité économique, les idées luthériennes ont vite circulé», reprend Vincent Schmid, qui est par ailleurs pasteur à Saint-Pierre. «L’étudiant a ainsi lu L’institution de la religion chrétienne de Calvin, sortie en latin à Bâle. C’est sa révélation.»

Par un hasard qui n’en est pas tout à fait un, le Bressan rencontre Calvin, alors exilé, à Strasbourg. Nous voici en 1541. «Il semble qu’il ait même habité chez lui.» On nage alors en pleine idylle théologique. Rappelé à Genève, le Picard prend Castellion dans ses bagages.
Leurs idées divergent cependant assez vite. «Calvin, comme Servet, croit que Dieu lui a parlé. C’est un inspiré.» Castellion se montre plus ouvert. «Par rapport à son maître, qui reste par bien des points un représentant du Moyen Age, il annonce les Temps modernes.» Le dissident défend les anabaptistes. Il dénonce la collusion du civil et du religieux. Il demande enfin une pluralité de voix au sein de la même Eglise.

La Sainte Trinité? Une idée personnelle

Afin d’agrandir cette ouverture, Castellion propose même un petit dénominateur commun. Tout le monde doit croire à un Dieu unique, tout-puissant, éternel et créateur. Avec la Trinité, nous entrons déjà dans le domaine spéculatif. «Une révolution.» Il s’agit en effet là de la pomme de discorde depuis le Concile de Nicée en 325. Comment le Christ peut-il être à la fois homme et Dieu, hein? Je vous le demande!
La question trinitaire se trouve ainsi au cœur du procès de Michel Servet en 1553. Pour le médecin espagnol, Jésus reste le fils de Dieu. Il ira au bûcher, à Champel, en disant «Jésus fils du Dieu éternel» et non pas, comme il aurait dû, «Jésus, fils éternel de Dieu». L’idée révolte notre Castellion, réfugié à Bâle. Il y a fait tous les métiers (scieur de long, porteur d’eau…) pour nourrir ses huit enfants avant d’enseigner le grec à l’illustre Université de la ville.

Castellion prend donc sa plus belle plume. Il défendra post mortem l’hérétique. «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme», écrit-il dans son ­Contre le libelle de Calvin. La phrase a fait fortune. Elle passe pour la première affirmation de la tolérance religieuse. L’ennui, c’est que Castellion ne l’a pas publiée de son vivant. Son ouvrage ne paraîtra, et aux Pays-Bas, qu’en 1613.

Postérité hollandaise et française

«Castellion n’aura vu sortir que trois de ses livres», explique le pasteur Schmid, «dont sa superbe traduction de la Bible». Pourquoi cette prudence? «J’y vois des pressions. Calvin, qui était un homme de réseau, a pu noyauter Bâle. L’Université de cette ville a dû jouer son rôle en menaçant l’auteur de sanctions.» L’hellénisant tenait à son poste. Il mourra en 1563, épuisé et déçu, quelques mois avant son ennemi genevois.

L’exilé ne sera pas tout à fait oublié. «Disons qu’il va et vient dans l’histoire religieuse.» ­Castellion se verra cité en 1619 au synode de Dordrecht, où s’affrontent les faucons et les colombes du protestantisme. Spinoza le lira.
«Pierre Bayle parle de lui dans son Dictionnaire historique et critique de 1697, prudemment paru à Rotterdam. Ce n’est enfin pas un hasard si Buisson l’a choisi comme sujet de thèse au XIXe. «Cet ancien pasteur s’est fait en France l’apôtre de la laïcité.» Puis est venu Stefan Zweig. Le Viennois en a profité pour rapprocher Calvin d’Hitler. Bigre!

(1) «Michel Servet, Du bûcher à la liberté de conscience», de Vincent Schmid, aux Editions de Paris-Max Chaleil, 176 pages


L’affaire de l’athée Jacques Gruet

Sa tolérance signifie-t-elle que Castellion est prêt à tout admettre? Non. Une affaire, trop noire pour se voir évoquée lors d’un jubilé Calvin très consensuel, le prouve. Il s’agit du procès de Jacques Gruet. L’histoire se déroule en 1547, alors que le Bressan est déjà loin, mais elle a fait du bruit. En juin 47 donc, Gruet placarde une affiche sur la chaire de Saint-Pierre. Elle parle de «foutus prêtres renégats qui viennent nous mettre en ruine».

Le coupable est vite identifié. On trouve chez lui des manuscrits. Pour Gruet, les lois de Moïse «n’ont pas d’autre origine que les caprices des hommes». L’avis de Calvin sur l’immortalité de l’âme reste une «faribole». L’au-delà n’existe pas. L’important c’est de vivre l’instant, en chamboulant les règles établies par le Consistoire. Son procès devient celui de la libre-pensée. Pas un mot de ­Castellion. «Gruet sort du fameux cadre minimal». Pour notre théologien, l’athée demeure un monstre. «Il n’y a pas de place pour lui. L’hérétique croit en Dieu. Le juif et le musulman, à la limite aussi. Avec un Ciel vide, nous entrons dans le do-maine de l’impensable.»

Brûlé sans un mot

Dans ces conditions, que le malheureux Gruet soit brûlé le 26 juillet reste normal pour Castellion. «N’oublions pas que le scepticisme de Montaigne reste très discret. Le but officiel de la société civile reste, au XVIe siècle, l’adoration de Dieu.» Au XXIe, la question se pose encore. Un pays européen n’a-t-il pas interdit, il y a quelques semaines, une publicité pour l’athéisme «par égard pour les croyants pratiquants»?
Il ne faut donc pas s’étonner si Servet possède sa rue et un monument expiatoire, alors que Gruet n’a rien. Il a fallu l’énorme ouvrage sur Genève d’Amédée Roget, en 1870, pour que l’homme sorte de l’oubli. Que voulez-vous? L’histoire veut des martyrs respectables.
Tout est-il perdu pour l’oublié de 1547? Pas tout à fait. Comme le rappelle Bernard Lescaze, la phrase choisie pour orner un mur de cet espace libertaire que fut l’Ilôt 13, derrière la gare, est signée Gruet. «Si un homme veut manger son bien, les autres n’ont rien à y voir, et si je veux danser, sauter, mener joyeuse vie, qu’a à faire la justice?» (ed)

jeudi 15 octobre 2009

L'Unité des Frères moraves : l'antitrinitarisme d'avant la réforme


Dans le Théolib n°27 consacré à Faust Socin, j'ai été surpris par le titre de l'article de M. Blanchard-Gaillard L'Ecclesia minor des Frères polonais – la première église chrétienne non trinitaire des temps modernes.

Je ne m'étalerai pas ici sur le sens de l'expression « des temps modernes » dont la nature m'échappe quelque peu – je présume qu'il fait remonter ces « temps modernes » à la réforme initiée par Luther - mais plutôt sur « la première église chrétienne non trinitaire ».

Oui, car au moins une autre église a devancée l'Ecclesia minor (organisée vers 1565) dans son rejet de la Trinité, il s'agit de l'Unité des Frères moraves, communauté de sensibilité hussite qui fut non trinitaire et anabaptiste à ses origines.

L'histoire de celle-ci débute vers 1440 lorsque le tchèque Petr Chelčický, gagné aux idées de Jan Hus mais séparé des Hussites dont il dénonçait la violence, rédige Le filet de la foi.

Radical, Chelčický y enseigne que la guerre est incompatible avec le christianisme et qu'un disciple de Jésus doit se laisser guider par sa « loi » quelles qu'en soient les conséquences.

Chelčický était également proche des Vaudois mais la tiédeur de leur discours l'en avait écarté.

Le hussite Grégoire de Prague s'étant enthousiasmé par les thèses de Chelčický persuadera certains de son mouvement en 1458 de partir de chez eux pour le suivre à Kunwald où ils fonderont leur communauté religieuse.

Par la suite des groupes de vaudois tchèques et allemands les rejoindront.

La période de 1464 à 1467 marquera le développement de l’Unité des Frères qui tiendront plusieurs synodes.

C'est au cours de ceux-ci que les Frères définiront leur doctrine et la coucheront par écrit, textes qui seront compilés sous la forme d'une série de livres intitulés Acta Unitatis Fratrum.

En voici un extrait : “ Nous sommes déterminés à établir notre administration uniquement par la lecture et par l’exemple de notre Seigneur et des saints apôtres, dans le silence, l’humilité et la patience, en aimant nos ennemis, en leur faisant et en leur souhaitant du bien, et en priant pour eux. ”

Les Frères avaient l'esprit missionnaire et s'employaient à répandre le message évangélique aux autres par des visites qu'ils effectuaient souvent deux par deux à l'image de leurs amis Vaudois et surtout selon le modèle biblique (cf. Luc 10:1).

Mais en 1494 un schisme éclate au sein de l'Unité et les Frères se scinde en deux groupes, le parti majeur et le parti mineur.

Le parti majeur se voulait moins radical et tranchait en cela avec le parti mineur qui tenait fermement à sa neutralité politique.

Par ailleurs c’est le parti mineur qui demeurera non trinitaire.

Voici ce qu'a écrit l'un des membres du parti mineur : “ Les gens qui marchent sur deux routes ont peu de garanties qu’ils resteront avec Dieu, car ce n’est que rarement et dans de petites choses qu’ils sont disposés à se sacrifier et à se soumettre à lui, et dans les grandes choses ils font ce qui leur plaît. (...) C’est parmi ceux qui ont l’esprit ferme et une bonne conscience, qui suivent jour après jour le Seigneur Christ sur la route resserrée avec leur croix, que nous voulons être comptés. ”

Dans leur rejet de la Trinité les Frères du parti mineur voyaient le saint esprit comme la force de Dieu qu'ils appelaient son « doigt ».

Ils croyaient en la doctrine de la rançon que Jésus paya en offrant sa vie pour permettre aux hommes de se défaire du péché adamique.

Réformateurs avant l'heure ils s'étaient débarrassé du culte mariolâtre et avaient aboli le système clérical avec ses prêtres célibataires en le remplaçant par un système de ministres laïcs plus conforme au modèle apostolique.

Ils furent très critique envers les autres églises, notamment à cause de leur position anabaptiste.

A l'encontre de celles-ci, le parti majeur inclus, le parti mineur écrira : « Vous enseignez qu’il faut baptiser les petits enfants qui n’ont pas leur propre foi, a-t-il écrit, et en cela vous suivez ce qu’a institué un évêque appelé Dionysius, qui a encouragé le baptême des nouveau-nés à l’instigation d’insensés (...). Presque tous les enseignants et les docteurs font de même, Luther, Melanchthon, Bucer, Korvín, Jiles, Bullinger, (...) le parti majeur, qui tous trafiquent ensemble. »

L'un des dirigeants du parti mineur, Jan Kalenec, fut torturé par l'inquisition catholique en 1524 et trois autres finirent sur un bûcher.

On estime qu'entre 1500 et 1510 les Frères moraves auraient publiés cinquante des soixante livres qui l'ont été en Tchéquie durant ces dix années.

Les Frères moraves contribuèrent également à l'évolution de la traduction de la Bible en tchèque.

Après la mort des derniers Frères du parti mineur vers 1550, le rejet de la Trinité par cette communauté disparu complètement.

Ce qu'il reste aujourd'hui de l'Unité des Frères moraves est une église organisée sous le nom d'Eglise Morave mais intégrée dans la double tradition hussite et luthérienne.

Voici une liste de déclarations, rédigées par des dirigeants du parti mineur, s’adressant principalement au parti majeur :

Trinité : « Si vous regardez la Bible d’un bout à l’autre, vous ne trouverez nulle part que Dieu est divisé en une sorte de Trinité, trois personnes au nom différent, croyance que des gens ont imaginée de toutes pièces. »
Esprit saint : « Le saint esprit est le doigt de Dieu et un don de Dieu, un consolateur, la Puissance de Dieu, que le Père donne aux croyants sur la base des mérites du Christ. On ne lit nulle part dans les Saintes Écritures qu’il faut qualifier le saint esprit de Dieu ou de Personne ; cela ne figure pas non plus dans les écrits apostoliques. »
Prêtrise : « Ils vous donnent à tort le titre de ‘ prêtre ’ ; si vous enlevez votre tonsure et votre onction du doigt, vous n’avez rien de plus que le plus ordinaire des laïcs. Saint Pierre invite tous les chrétiens à être prêtres en disant : Vous êtes la sainte prêtrise qui offre des sacrifices spirituels (1 Pierre 2). »
Baptême : « Le Seigneur Christ a dit à ses apôtres : Allez dans le monde, prêchez l’Évangile à toute la création, à ceux qui croiront (Marc, chapitre 16). Et seulement après ces paroles : et en étant baptisés, ils seront sauvés. Or, vous enseignez qu’il faut baptiser les petits enfants qui n’ont pas leur propre foi. »
Neutralité : « Ce que vos premiers frères considéraient comme mal et impur, s’engager dans l’armée et tuer ou aller sur les chemins en portant des armes, tout cela vous le tenez pour bien. [...] Nous pensons donc que vous, comme les autres enseignants, ne regardez que de l’œil gauche les paroles prophétiques qui déclarent : Il a donc brisé la puissance de l’arc, les boucliers, l’épée et la bataille (Psaume 75). Et encore : Ils ne feront pas de mal ni ne détruiront dans toute ma montagne sainte, car la terre du Seigneur sera pleine de la connaissance divine, etc. (Isaïe, chapitre 11). »
Prédication : « Nous savons pertinemment qu’au départ les femmes ont amené davantage de personnes à la repentance que tout un groupe de prêtres avec un évêque. Et maintenant les prêtres se sont installés dans leur village et dans la résidence qui leur est allouée. Quelle erreur ! Allez dans le monde entier. Prêchez [...] à toute la création. »

Je vous donne ci-après les liens vers un très bon article dédié à cette communauté ainsi qu'une traduction en anglais du Filet de la foi de Petr Chelčický :

http://www.nonresistance.org/docs_htm/~Net_of_Faith/Net_of_Faith.html

http://www.ttstm.com/2009/09/september-10-petr-chelcicky-prophet.html

Bibliographie :

Victor-L. Tapié : Une église tchèque au XVe siècle : l'Unité des Frères (Librairie Ernest Leroux, 1934)

Joseph Macek : Jean Hus et les traditions hussites (Plon, 1973) - Chapitre V, section 5 "Pierre Chelčický" et section 6 "l'Unité des Frères".


mardi 4 août 2009

Les procès de Michel Servet et Pierre Fatio à Genève

Deux très bons articles sur les procès de Michel Servet et Pierre Fatio ont été publiés aujourd'hui dans le journal la Tribune de Genève.
http://www.tdg.ch/dossiers/geneve/grands-proces
Je les place à la suite de cette introduction en remerciant les auteurs.
Excellente lecture.

http://www.tdg.ch/actu/divers/1553-michel-servet-brule-vif-heresie-2009-08-03

1553, Michel Servet est brûlé vif pour hérésie

Grands Procès | L’Espagnol et Jean Calvin s’opposaient sur la Trinité. Un sujet dangereux à l’époque!


© (DR) | Servet au bûcher. Gravure hollandaise d'époque.

ÉTIENNE DUMONT | 03.08.2009 | 15:25

Août 1553. Un procès, que l’on sait extraordinaire, débute devant le Petit Conseil. Si l’accusation d’hérésie semble ressortir de l’Eglise, il s’agit là d’une affaire civile. L’Inquisition a disparu en 1535 de la ville, devenue République, laissant derrière elle un dernier mort. Cette année-là, un certain Pierre Gaudet a été brûlé aux portes de la cité.
L’accusé a 42 ou 44 ans. On ignore quand Michel Servet a vu le jour. Le nom est francisé. Il s’agit d’un Aragonais nommé Miguel Serveto y Revès. Ce «blasphémateur et hérésiarque» a été arrêté le 13 août. Il assistait au culte à la Madeleine. Quelques personnes ont reconnu dans la foule cet homme, connu pour ses écrits pour le moins polémiques sur la religion. Servet a été conduit à la prison de l’Evêché, souvent transformée par la suite jusqu’à sa démolition vers 1930. Elle se trouvait sur l’actuelle
terrasse Agrippa d’Aubigné.

L’évadé de Vienne

Servet est un homme en fuite. Il vient de s’évader d’un cachot de Vienne avec une facilité suspecte. Ce médecin a sans doute été aidé par un client haut placé, dont il a guéri la fille. En Dauphiné, il se trouvait dans les griffes de l’Inquisition. Les preuves contre lui semblaient accablantes. Il n’est pas impossible que Calvin ait aidé les catholiques contre l’ennemi commun en communiquant les lettres qu’il a reçues de l’Espagnol.
A Genève, le procès va se régler en huit séances. Il répond à une plainte formulée par
Nicolas de la Fontaine, qui est comme par hasard le secrétaire de Calvin. L’accusé devra répondre aux 38 articles de cette plainte, d’ordre théologique.

Tout commence dès le 14. Dans une audience préalable, Servet reconnaît la paternité des trois livres choquant les papistes et les protestants. La procédure peut donc commencer le 15. Servet demande un débat contradictoire avec Calvin. Le Conseil refuse. Il tient à garder la haute main sur les débats. En 1553, Calvin, qui n’a pas encore été reçu bourgeois, doit faire face à une forte opposition, menée par Ami Perrin. L’interrogatoire du 16 est d’ailleurs mené par Berthelier, un «libertin» frappé d’excommunication.

Le 17, Servet fait face à Jean Calvin, entendu comme expert. C’est la première fois que les hommes se voient. Vingt ans avant, ils auraient dû se rencontrer à Paris. La chose ne s’était pas réalisée. Ils n’ont fait depuis que correspondre. Le débat tourne vite à la dispute théologique. De tous les thèmes abordables, la Trinité l’emporte. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont-ils une ou trois personnes? On sait que depuis le IVe siècle, toutes les hérésies découlent de cette question centrale. Calvin attaque très fort. Servet fait front.

Dispute par écrit

Le 21 août, il est question du procès de Vienne, avant que l’on s’envoie à la tête des penseurs comme Origène, Tertullien ou Polycarpe. Le mémorialiste de la séance commence à y perdre son latin. Le Conseil, qui garde, lui, les pieds sur terre, décide d’écrire à l’Inquisition viennoise pour connaître son dossier d’accusation. On aura tout vu! Le 22 août, Servet s’adresse lui à la Seigneurie. Il remet en cause la criminalisation de l’hérésie. S’agit-il vraiment d’un délit?

Le 23, Servet dresse sa biographie. Il explique in fine avoir eu l’intention d’aller à Naples. Le 28, il doit répondre sur sa sympathie pour un ouvrage aussi suspect que le Coran. «D’un méchant livre, on peut prendre de bonnes choses.» Le 31 août, on revient au procès de Vienne. L’Inquisition a envoyé paître Genève. Elle ne transmettra rien.

Les choses sérieuses recommencent le 1er septembre. On est reparti pour les hautes spéculations religieuses. Le secrétaire déclare forfait. Il n’y comprend plus rien. Il faut continuer par écrit. Calvin et Servet vont échanger des textes incroyablement savants produits à toute vitesse et, pour Servet, dans des conditions épouvantables même s’il n’a pas été torturé. Quand on voit ces documents, on ne peut qu’être frappé par l’écriture parfaite du condamné en puissance.

C’est terminé, mais le plus long reste à venir. Si pour Calvin «ce chaos prodigieux de blasphèmes ne mérite aucun pardon», le Conseil veut l’approbation des cantons réformés. Il n’entend pas être seul responsable d’une telle exécution. Il faudra le 18 octobre pour les avoir enfin réunis. Le 26, Servet est condamné à mort. Calvin aurait aimé une décapitation. Ce sera le bûcher. L’exécution est fixée au lendemain, vendredi 27 octobre.

(dr)
La dernière lettre du condamné. La graphie est, pour l’époque, totalement moderne, contrairement à celle de Calvin.



Une exécution épouvantable

Le matin du 27, muni d’une autorisation du Petit Conseil, Calvin va voir Servet à la prison de l’Evêché. C’est la dernière entrevue. Déjà affaibli, le prisonnier a reçu la sentence avec stupeur. La veille, il a piqué une crise de nerfs.
L’Espagnol s’est repris entre-temps. Il parvient à avoir avec celui qui est devenu son ennemi une dernière argumentation théologique de deux heures. Il ne cédera pas. Du reste, pour lui, le crime de pensée n’existe pas. Servet, comme Sébastien Castellion, qui prendra bientôt sa défense depuis Bâle, est un homme moderne, alors que Calvin reste un personnage du Moyen Age.
Le réformateur s’en va. Il n’assistera pas à la suite. Le cortège peut partir en direction de Champel. Servet ira à pied, sans lien d’aucune sorte. Sa langue n’a pas été coupée, comme l’est souvent celle des hérétiques. Chacun espère en fait qu’il va se dédire. S’il reconnaissait son erreur, ça arrangerait vraiment tout le monde.
Tel n’est pas le cas. Servet sera donc brûlé réellement vif. Nul ne l’étranglera discrètement pour abréger ses souffrances, comme la chose se fait souvent. L’homme mettra une demi-heure à mourir au milieu des flammes, attaché à un pieu par une chaîne de fer. Ses derniers mots sont «O Jésus fils du dieu éternel, aie pitié de moi.» Guillaume Farel, venu de Neuchâtel, note qu’il lui aurait suffi de dire «Jésus fils éternel de Dieu» pour se voir sauvé à la dernière minute.



Un cas (presque) unique à Genève

❚ Si l’on parle de «l’affaire Michel Servet» à Genève, alors qu’il reste simplement question d’Inquisition pour les pays catholiques, c’est à cause du caractère véritablement unique du procès de 1553.
❚Créé au Moyen Age, réactivé par le pape Paul III en 1542, ce tribunal ecclésiastique a fait des milliers de morts. Peut-être des dizaines de milliers. Personne ne s’accorde sur les chiffres. En Espagne, où elle a été introduite en 1479, l’Inquisition a vite fait peur au pontife Sixte IV lui-même. Elle s’y maintiendra par ailleurs longtemps. Il faudra attendre 1834 pour que cet appareil de terreur disparaisse définitivement. Au Portugal, le dernier bûcher religieux date de 1761, ce qui semble incroyablement tard. Mais la péninsule Ibérique, pour reprendre le mot cruel de Régis Debray, ne constituait-elle pas alors «l’arrière-cour de l’Europe»?
❚ Genève ne connaîtra jamais un système répressif aussi organisé. Le Consistoire sera là pour excommunier, amender et réprimander, certes, mais sans rôtir les hérétiques. Notons cependant l’affaire du libre-penseur Jacques Gruet, en 1547, et celle de Nicolas Antoine, converti au judaïsme, en 1632…
❚Cela ne signifie pas que la justice ait échappé chez nous aux préjugés de l’époque. Des bûchers, il s’en dressera en plein XVIIe siècle pour les sorciers (et surtout les sorcières!). On ira jusqu’à emmurer vivants, au temps de Calvin, des personnes accusées de bouter la peste. C’est dire…



Un mort qui prend de la place
❚ En octobre 1553, Jean Calvin pensait en avoir fini avec son adversaire Michel Servet. Il n’en était rien. Très vite, des voix dissidentes se font entendre, dont celle de Sébastien Castellion. Le réformateur devra beaucoup écrire afin de se justifier. «L’affaire Michel
Servet» ira jusqu’à envahir son «Institution de la religion chrétienne», le livre qu’il reprend et réédite sans cesse.
❚ D’une manière plus perverse, l’exécution par le feu de l’Espagnol arrange bien les catholiques. Elle prouve qu’il n’y a pas de différence, du moins sur ce plan-là, entre les deux religions. Cette manière de les renvoyer dos à dos sera souvent reprise en France après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685.
❚ On dira qu’un mort face à des milliers, c’est peu, même si cela reste un de trop. Dans son ouvrage «Michel Servet, Du bûcher à la liberté de conscience» (Editions de Paris, 2009) auquel sont empruntés nombre de renseignements publiés dans cette page, le pasteur genevois Vincent Schmid parle avec raison d’«innocence perdue». Le protestantisme a désormais du sang, ou plutôt des cendres, sur les mains.
❚Cet éternel retour de Servet dans le débat d’idées aboutira logiquement, en 1903, au monument expiatoire à Champel. L’Espagnol aura sa rue. Une chose inconcevable ailleurs. A ce qu’on sache, la France n’en a accordé aucune à Etienne Dolet ou à Anne du Bourg, les plus célèbres martyrs religieux de l’époque.

http://www.tdg.ch/actu/divers/geneve-oligarchique-sacrifie-pierre-fatio-1707-2009-08-03

La Genève oligarchique sacrifie Pierre Fatio en 1707

Histoire | L’avocat des «malintentionnés» progressistes est accusé d’un complot imaginaire.


© DR | Pierre Fatio. Portrait présumé par le peintre genevois Robert Gardelle. On n’est pas sûr d’y avoir identifié les traits de l’homme de 1707.

ÉTIENNE DUMONT | 04.08.2009 | 00:00

Le procès qui débute à Genève le 18 août 1707 est de nature politique. Tout le prouve. De son arrestation la veille à son exécution le 6 septembre, Pierre Fatio ne pourra pas voir sa famille. Un avocat est refusé à l’accusé, lui-même avocat. L’homme ne dispose ni de papier ni d’encre pour écrire. La tension est telle que le Genevois mange des œufs à la coque, par crainte de se voir empoisonné.

Mais ce qui frappe le plus, c’est la minceur du dossier. Comme l’expliquent bien Olivier et Nicole Fatio dans Pierre Fatio et la crise de 1707 (Labor et Fides, 2007), le Petit Conseil «compte sur les réponses de Fatio pour reconstituer les faits qui lui seront imputés». Les chefs d’accusation restent inexistants. Le gouvernement veut punir le chef des «malintentionnés» pour des actes couverts par une amnistie qu’il a lui-même accordée.

Comme au cinéma, un grand flash-back s’impose ici. Tout a commencé le 2 janvier. Nous sommes à Saint-Pierre. Plus de mille citoyens sont réunis pour élire, comme de coutume, les syndics. Les dés sont en réalité pipés. Le Conseil général enregistre l’élection. Il peut au maximum rejeter un candidat. Le peuple souverain ne peut cependant pas en proposer.

Le toilier de Longemalle

C’est à ce moment que se manifeste François Delachana. On le retrouvera tout au long de l’histoire. Ce toilier de Longemalle veut formuler des revendications. Fatio l’en dissuade. «Il faut agir ensuite.» Delachana est le véritable auteur des idées qui seront ensuite imputées à Fatio, qui deviendra peu après l’avocat des factieux. Il veut que le Conseil des Deux Cents s’élise lui-même, au lieu de se voir désigné par le Petit Conseil. Il demande le bulletin secret pour les élections du Conseil général. Il exige que les lois soient publiées. Et de limiter le nombre des membres d’une même famille dans les Conseils afin de mettre un terme à la domination de la République par des clans.

Ces idées, qui nous semblent aujourd’hui assurer un minimum de démocratie, affolent l’oligarchie en place. Pour ses membres, elles visent ni plus ni moins qu’à renverser les institutions. Cette aristocratie de fait (et non de droit), à laquelle appartient la vaste famille Fatio (1), se sent en plus blessée dans sa gestion. En bons pères de famille, les Conseils ne veulent-ils pas le bonheur et la prospérité de toute une population, quitte à la laisser dans une perpétuelle enfance? «Grâce à nous, Genève n’a connu ni guerre ni véritable crise depuis plus de cent ans.»

N’empêche que la révolte enfle et se prolonge. Il y a d’abord des conciliabules puis des manifestations. On en vient aux insultes et aux mains. Certains manquent de passer au Rhône. Le Conseil général exceptionnel si attendu a pourtant été réuni. Les factieux ont obtenu des Conseils plusieurs satisfactions le 26 mai: limitation des membres d’une famille, publication des lois, convocation d’un Conseil général quinquennal…

Mais déjà le mouvement libertaire s’essouffle. Plusieurs de ses membres se sont ralliés à l’oligarchie contre des promesses personnelles. Les troupes alémaniques sont intervenues, ce qui deviendra une habitude. Le «résident» imposé par Louis XIV ne prêche évidemment pas l’indulgence. L’Europe vit dans l’absolutisme.

Une répression s’impose donc, en dépit de l’amnistie. Il suffit pour cela d’inventer un complot. Il existe pour l’oligarchie quatre grands coupables: Piaget (qui se noiera en fuyant la ville), Lemaître (pendu le 23 août), Fatio et bien sûr Delachana (banni à vie le 24 août). Un papier «séditieux» de Delachana a été trouvé dans une poche de Fatio. Voilà qui tombe bien!

Exécution secrète

Dans ses deux interrogatoires, ce dernier se défend assez mollement. On s’attendait à des déclarations foudroyantes. Rien! Fatio semble retombé comme un soufflé. Il se contente de répondre aux questions sur les visites, fatalement suspectes, qu’il aurait reçues depuis la fin mai.

Le 31 août, le Petit Conseil rend son jugement. Fatio se voit condamné, sans preuves, à mort. Comme l’écrira le 10 décembre son cousin Nicolas Fatio de Duillier, «l’avocat Fatio pourrait bien avoir été sacrifié non pas tant pour les crimes commis que pour ceux que l’on craignait qu’il pourrait faire un jour».

Restait à exécuter le malheureux, devenu indifférent à son sort. Impossible de le faire en public. Fatio sera arquebusé assis, dans une cour de la prison de l’Evêché, au mépris des lois. Il ira au supplice «comme à une promenade», diront les témoins. Notons qu’en bon Genevois, l’homme avait demandé à mettre sa vieille perruque au lieu de la neuve. N’abîmons pas une chose pouvant encore servir…

(1) Les parents de Pierre Fatio ont eu 24 enfants.

Un système politique complexe

❚ En 1707, tous les Genevois sont loin de se trouver à égalité. Au sommet de la pyramide se trouvent les citoyens (pour Rousseau, «citoyen de Genève» constitue un titre de gloire, et non de modestie), issus de gens ayant acquis la bourgeoisie au moins une génération avant. Eux seuls osent participer aux affaires publiques. En dessous se trouvent, sans droits, les habitants, les natifs et, plus bas encore, les paysans sujets.

N’oublions pas que le servage reste très présent en Europe au XVIIIe siècle. Vu le nombre des réfugiés protestants et de leurs enfants, les citoyens représentent une part toujours plus faible de la population.

❚ Théoriquement, contrairement à Berne ou à Zurich, le pouvoir appartient au Conseil général, formé de tous les citoyens mâles de plus de 25 ans (on est alors majeur à 25 ans). Pour l’oligarchie en place dès la fin du XVIe siècle, ce pouvoir a cependant été délégué une fois pour toutes aux Conseils restreints.

❚ Ces Conseils sont deux. Le plus important est le Petit Conseil, qui choisit les membres du Conseil des Deux Cents. On parle d’«emboîtage». Le principal problème est que tout le monde reste étroitement apparenté. On ne compte plus les frères, beaux-frères et a fortiori cousins siégeant côte à côte. C’est en cela qu’on peut parler d’une aristocratie, même si les titres de noblesse (étrangers) restent très rares à Genève.

La Maison Buisson. Symbole du patriciat, elle est construite à partir de 1699. (DR)

La répression de l’automne 1707

❚ Paternalistes, les Conseils de 1707 avaient donc dû céder en mai à ce qu’ils considéraient comme une révolte enfantine. Il convenait, après les exécutions de Pierre Fatio et de Nicolas Lemaître, de jouer les pères fouettards. La répression, qu’Olivier et Nicole Fatio qualifient dans leur excellent livre d’«épuration», sera continue durant l’automne 1707. Peu d’acteurs, même très mineurs, des événements du printemps se verront ainsi oubliés.

❚ A quoi condamne-t-on? Pas à mort, bien sûr. Si injuste et si peu démocratique qu’elle puisse nous sembler, la Genève d’alors n’est ni la France de Louis XIV ni, a fortiori, la Russie de Pierre le Grand. Le gouvernement se contente donc d’amender, de «mettre en prison à domicile» ou de bannir pour des périodes allant de quelques années à la perpétuité, comme c’est le cas de Dechanna, dont l’importance se révèle à nos yeux plus grande que celle de Fatio. Les Conseils peuvent aussi jouer sur la suppression de la bourgeoisie, qui correspond à un anéantissement social.

❚ Les promesses du 26 mai seront-elles tenues? Oui, pour l’ouverture des Conseils. Oui, pour la tenue du Conseil général. Mais attention! En biaisant. Le Conseil général de 1712 déclarera ainsi «volontairement» qu’il cesserait de se réunir. Cet organe médiéval sera ressuscité une dernière fois en 1846, pour entériner la révolution radicale de James Fazy.

La prison de l’Evêché. Croquis avant la démolition, intervenue en 1840. (DR)

Pendant ce temps l’Eglise se détend

❚ Existe-t-il des coïncidences en histoire? La place manque (heureusement) pour ouvrir le débat. On ne peut néanmoins qu’être frappé par une chose. Au moment où la Genève politique se rigidifie en 1707, l’Eglise protestante se détend.

❚ A la mort de Calvin, Théodore de Bèze (décédé à 86 ans en 1605) s’était fait le gardien de l’orthodoxie. L’Eglise protestante s’était vue momifiée et surtout rigidifiée. Tout pasteur, avant de s’engager dans le ministère, devait signer un «consensus». Correspondant de Leibnitz, ami de Bayle, le théologien genevois Jean-Alphonse Turettini luttera pour obtenir sa suppression en 1706. Désormais, les pasteurs (et donc leurs ouailles) gardent une pleine liberté de conscience. L’accord se fait sur quelques dogmes, comme l’avait recommandé au XVIe Sébastien Castellion. A chacun d’interpréter, selon ses idées, «les points obscurs».

❚ L’idée de Turettini était la réconciliation des communautés réformées. Un résultat fut très rapide. En 1707, les luthériens purent ouvrir leur église (sans clocher!) au Bourg-de-Four.

❚ Notons qu’un acteur des troubles de 1707 bénéficiera du maintien des dogmes de base. André-Robert Vaudenet déclare en mai qu’il ne croit pas que Jésus fut le fils de Dieu. Après admonestations, le Genevois se voit cassé de sa bourgeoisie, mais on lui permet sans l’inquiéter d’habiter à Vésenaz, en Savoie. A l’étranger donc.

L’église luthérienne. Ouverte au Bourg-de-Four (mais sans clocher!) dès 1707. (Frautschi)