mardi 4 octobre 2011

Articles de presse du 4 octobre

Voici deux articles de presse.

Le premier est paru dans la Tribune de Genève : http://regardcritique.blog.tdg.ch/archive/2011/09/29/michel-servet-une-fois-dans-l-humanite.html

04.10.2011

Michel Servet: Une foi dans l'humanité

Servet« Michel Servet eut la singulière infortune d’avoir été brûlé deux fois : en effigie par les catholiques, et par les protestants en chair et en os […] Son débat avec Calvin […] c’est en fait le conflit intérieur de la droite et de la gauche de la Réforme ». C’est par ces mots que s’ouvre la biographie de Servet, publiée il y a presque 60 ans, pour le 400e anniversaire de son supplice, par Roland Bainton, le grand spécialiste des origines du protestantisme de l’Université de Yale.

(Ci-dessous, Servet représenté par le peintre mexicain Diego Rivera)

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Né en 1511 à Villanueva, une petite bourgade d’Aragon, Servet est d’origine marrane par sa mère, issue d’une famille de juifs convertis. Sa conscience s’éveille au cours de la brève période de tolérance religieuse que connaît l’Espagne du premier tiers du 16e siècle. L’édition polyglotte complète de l’Ancien et du Nouveau Testament en hébreu et en grec vient d’être achevée. Le mouvement des Alumbrados – des Illuminés (sans rapport avec les affabulations du Da Vinci Code) appelle à une « réforme de l’Église par les hommes de l’Esprit », et la cour du roi Charles, récemment élu empereur, s’enthousiasme pour la pensée humaniste d’Erasme.

Dès ses quatorze ans, Servet est au service du franciscain Juan de Quintana, un savant humaniste proche de la Cour, avant d’étudier le droit à Toulouse. Il y découvre que rien dans les Écritures n’étaye le dogme de la Trinité, admis pour la première fois, ainsi que le pouvoir temporel de la papauté, par le Concile de Nicée, en 325. On sait que juifs et musulmans, dont il connaissait les croyances, percevaient ce dogme comme une concession au polythéisme. En se rangeant à leur avis sur ce point, Servet abolissait l’une des principales frontières entre religions du Livre. Une démarche politiquement explosive, une génération seulement après la victoire définitive des Rois Catholiques sur les Maures et après l’expulsion des juifs de la Péninsule ibérique, au moment du premier siège de Vienne par les Turcs.

En 1529, il accompagne l’empereur au Vatican. Il laissera de sa rencontre avec le pape Clément VII, un témoignage empreint d’une indignation toute luthérienne : « nous l’avons vu, porté dans la pompe, sur les épaules des princes, […] se faisant adorer le long des rues par le peuple à genoux, si bien que tous ceux qui avaient réussi à baiser ses pieds ou ses pantoufles s’estimaient plus fortunés que le reste, et proclamaient qu’ils avaient obtenu nombre d’indulgences, grâce auxquelles des années de souffrance infernales leur seraient remises. Ô la plus vile des bêtes ! ô la plus effrontée des catins ! »

En 1530, on le retrouve à Bâle, fraîchement acquise à la Réforme. Il y exprime clairement son rejet de la Trinité : pour lui, Jésus est bien un homme et il n’est Dieu que dans la mesure où l’homme est aussi capable d’être Dieu; il est un fils du Dieu éternel, et non le fils éternel de Dieu. Une distinction à laquelle il ne renoncera jamais, même au pied du bûcher. Quant au Saint-Esprit, il n’est que l’esprit de Dieu en nous.

Ecoutons-le défendre ses conceptions dans son traité Sur les erreurs de la Trinité : « Ceux qui font une séparation tranchée entre l’humanité et la divinité ne comprennent pas la nature de l’humanité, dont c’est justement le caractère que Dieu puisse lui impartir de la divinité […] Non point en vérité par une dégradation de la divinité, mais par une exaltation de l’humanité ». Et méditons en particulier cette phrase lumineuse : « Ne vous émerveillez pas que j’adore comme Dieu ce que vous appelez l’humanité ». Sur un ton messianique, il ajoute encore : « Quand les temps seront accomplis […], dans la mesure où il n’y aura plus de raisons pour qu’il y ait de gouvernement, tout pouvoir et toute autorité seront abolis […] ». Thomas Müntzer, de 22 ans son aîné, théologien hérétique et leader de la révolte des paysans allemands, ne défendait-il pas déjà que tous les royaumes terrestres se consumeraient dans le royaume de Dieu.

Lorsqu’il publie ses thèses, Servet voit se dresser une à une les autorités politiques et religieuses contre lui. Il va ainsi trouver refuge à Lyon, sous le nom de Michel de Villeneuve, où il commente la géographie de Ptolémée avec une sensibilité sociale aiguë qui le rapproche encore de Müntzer : « La condition des paysans allemands est affreuse, écrit-il. […] Les autorités de chaque territoire les dépouillent et les exploitent, c’est la raison de la récente révolte des paysans et de leur soulèvement contre les nobles ». Il étudie aussi la médecine à Paris, ce qui l’amène à découvrir, après le savant arabe du 13e siècle al-Nafis, la petite circulation du sang, entre le cœur et les poumons.

Établi à Vienne en Dauphiné, dès 1540, il y exerce la médecine et s’occupe d’édition. Il travaille surtout à sa somme théologique : La Restitution chrétienne. On en retiendra sa vision d’un Dieu caché, qui habite tout être, en particulier l’Homme, et toute chose. D’où sa défense du baptême à l’âge adulte, en tant qu’acte conscient et volontaire, qui le rapproche une fois de plus de Müntzer et des anabaptistes. On sait que ce défi à l’autorité des églises et des princes fera l’objet d’une répression sanglante aux 16e et 17e siècles.

Il entame une correspondance avec Calvin, lui envoyant imprudemment le manuscrit de son ouvrage. Le réformateur de Genève confie alors à Farel : « Il viendrait ici […], je ne le laisserais plus repartir vivant ». Le livre de Servet est publié clandestinement en janvier 1553, avant de tomber entre les mains d’un ami de Calvin, Guillaume de Tries, qui révèle le nom de son auteur à son cousin de Vienne pour qu’il le dénonce à l’Inquisition. Pourtant, le délateur est sommé d’obtenir des preuves de Genève, que seul Calvin peut fournir. On sait qu’il acceptera. Servet est arrêté le 4 avril, mais il parvient à s’évader trois jours plus tard. Il est donc condamné à être brûlé en effigie avec ses livres.

Le 13 août de la même année, de passage à Genève pour des raisons qu’il n’a pas été possible d’établir avec certitude, il est reconnu et arrêté, à la demande expresse de Calvin. Interrogé par le Petit Conseil, puis par le procureur général Rigot, proche des Vieux Genevois, il se défend bec et ongles. S’ensuit une dispute théologique par écrit avec Calvin, communiquée aux autres cités suisses pour avis, qui le déclarent coupable. Le 27 octobre, il est condamné à être brûlé vif pour ses opinions sur la Trinité et le baptême, avant d’être conduit au supplice par Farel, sans abjurer.

Cette mise à mort cruelle d’un « hérétique » a été pleinement soutenue par la Seigneurie genevoise, y compris par les adversaires de Calvin, et n’a pas plus suscité d’opposition au sein des autorités des villes suisses. En revanche, elle a été contestée par plus d’une voix parmi les amis de la Réforme. La plus connue est celle de Sébastien Castellion, qui s’indignera de l’usage de la violence pour faire triompher une idée : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. […] Servet ayant combattu par des écrits et des raisons, c’était par des raisons et des écrits qu’il fallait le repousser », écrira-t-il en 1554, dans son Contra libellum Calvini. Mais qui dit qu’il eût fallu repousser alors les thèses de cette conscience éclairée, porte-parole de milliers d’adeptes anonymes d’un christianisme émancipé, dont le message sonne toujours si juste à nos oreilles, près d’un demi-millénaire plus tard ?

(Ci-dessous, Servet dans sa prison de Genève, Picasso, 1904)

picasso.gifBref, il était temps que nous inaugurions à Genève cette statue de Michel Servet, œuvre de Clotilde Roch, sculptrice genevoise et disciple de Rodin. Conçue il y a plus de cent ans, avant même le Mur des Réformateurs, à la demande d’un comité international de libres penseurs, elle avait été refusée par les autorités municipales d’alors. En 1908, son comité de parrainage s’était donc résigné à l’offrir à Annemasse, qui l’accueillit les bras ouverts. Mais son histoire ne s’arrête pas là : ce bronze a été détruit en 1942, sur ordre du gouvernement de Vichy, et probablement recyclé par l’industrie d’armement allemande. Pour cela, sous l’Occupation nazie, la Résistance rendra hommage à cette effigie comme à l’une des premières « victimes du fascisme » en France. Après la guerre, elle sera reconstituée à l’identique et inaugurée pour la seconde fois, dans la même ville, en 1960.

A l’occasion du 500e anniversaire de la naissance de cet humaniste conséquent, deux ans à peine après le vote des Suisses pour l’interdiction de la construction des minarets, sachons faire aujourd’hui la place qu’il mérite, dans le cœur des Genevois, à cet initiateur du rapprochement entre chrétiens, juifs et musulmans ; à ce passeur aux frontières de plusieurs cultures ; à ce défenseur des faibles et des opprimés ; à cet intellectuel exigeant et courageux ; enfin, à ce contemporain des expéditions coloniales d’Hernán Cortés et de Francisco Pizzaro, qui a sans doute encore bien des choses à nous dire sur les grandeurs et misères de la mondialisation du premier 16e siècle, comme sur celles du siècle qui commence.

* Je reproduis ici le texte du discours que j'ai prononcé aujourd'hui pour l'inauguration de la statue de Servet, sur le lieu de son supplice, à l'occasion du 500e anniversaire de sa naissance.


Le second article se trouve sur le site suisse du CAP droits de l'homme : http://www.cap-suisse.ch/index.php?option=com_content&view=article&id=63:geneve-une-nouvelle-statue-a-la-memoire-dune-victime&catid=37:articles-societe&Itemid=61

Genève- une nouvelle statue à la mémoire d’une victime d'une "erreur de son siècle"

Je me suis rendu aujourd’hui là où, en 1553, s’élevait le bûcher où périt Michel Servet.
Un lieu étroit, pentu, inconfortable au possible, notamment en raison d’une circulation intense. Il est de plus situé juste en face des bâtiments de l’hôpital cantonal de Genève. Toutes choses qui le rendent peu propice à la méditation. D’autant que de tels endroits semblent encore imprégnés des énergies négatives d’une « justice » le plus souvent disproportionnée et cruelle.

Quoi qu’il en soit, sur ces lieux, un petit groupe de personnes assistait à la levée de voile d’une statue dédiée au scientifique aragonais supplicié. Œuvre d’une élève d’Auguste Rodin, un moulage en avait été miraculeusement conservé. Quant au bronze original, il est refusé par les autorités genevoises en 1908*. Par la suite, la ville d’Annemasse en fait l’acquisition jusqu'à ce que l’occupant allemand le fasse fondre à des fins militaires.

Les deux exécutions de Michel Servet

Michel Servet est un médecin aragonais, connu notamment pour sa thèse sur l’oxygénation du sang. Il est de plus l’auteur d’ouvrages de théologie dans lesquels, entre autres, il nie l’existence de la Sainte Trinité et conteste le baptême des enfants. A une époque où l’on ne badine pas avec ces choses, il est arrêté une première fois par l’Inquisition à Vienne dans l’Isère. Condamné au bûcher, il parvient cependant à s’échapper.

Brulé une première fois en effigie après son évasion, il l’est une seconde fois le 26 octobre 1553 à Genève. Pour de vrai cette fois, et à l’instigation de Jean Calvin selon certains. Etrange dénouement dans une ville pourtant considérée « hérétique » et où il s’est imprudemment aventuré.

Le moins que l’on puisse dire de cette histoire est que les avis sont partagés. D’aucuns rapportent que Michel Servet briguait la place de Jean Calvin qui, jouant alors à Genève un rôle de chef spirituel, n’était cependant pas encore au pouvoir. De plus, les annales rapportent que Calvin jugeait cette exécution « trop cruelle ». N’oublions pas non plus qu’à cette époque, Genève connaissait environ trois bûchers par an !**

Quelques réflexions sur une cérémonie empreinte de sérénité

Au fil des allocutions officielles, notamment celle d’un ancien maire genevois, il semble qu’une prise de responsabilité sincère soit en train de naître. Des expressions telles que « liberté de conscience », « droit aux croyances de son choix » ainsi que des allusions aux calamités engendrées par la « pensée unique » étaient à l’ordre du jour. Et c’est tant mieux ! Cependant, je me demande quel sort m’aurait été réservé si j’étais venu m’exprimer au sujet des campagnes « anti-sectes » aujourd’hui couramment pratiquées en France.

Entre autres, les cas de kidnapping et de séquestration d’enfants majeurs à l’instigation de leurs parents et recommandés par des associations de « lutte contre les sectes »***. Bien sûr, il convient de comparer ce qui est comparable. Cependant, comme toujours en pareil cas, il est plus facile de s’indigner des injustices du passé que de confronter celles qui ont lieu dans le temps présent. A notre décharge, disons qu’en prémâchant pour nous l’actualité à sa guise, le média ne nous encourage pas à nous en faire une idée par nous-mêmes.

F.P.

* Cependant une stèle y commémore encore cet événement décrit comme « une erreur de Calvin qui était celle de son siècle ».

**Selon Isabelle Graesslé, directrice du Musée de la Réforme à Genève.

*** http://www.sectes-infos.net/communiques_presse_197_kidnapping_Nice_dommage_collateral_exit_counseling.htm

L’humaniste Michel Servet réhabilité

Paru dans la Tribune de Genève du 3 octobre : http://www.tdg.ch/geneve/actu/humaniste-michel-servet-rehabilite-2011-10-03

L’humaniste Michel Servet réhabilité

Histoire | Une statue a été inaugurée en hommage à Michel Servet, brûlé vif en 1553 quand Calvin était au pouvoir.

Christian Bernet | 03.10.2011 | 17:15

Rémy Pagani a inauguré cet après-midi une statue en hommage à Michel Servet, condamné au bûcher par Calvin en 1553. Elle prend place à l’avenue de la Roseraie, sur les lieux mêmes où l’humaniste avait été brûlé vif. Cette cérémonie intervient à l’occasion du 500e anniversaire de la naissance de Michel Servet. Des représentants des autorités espagnoles étaient présents pour saluer l’hommage fait à leur compatriote.

Ce libre penseur se voit ainsi entièrement réhabilité à Genève. En 1903, les autorités de l’époque avaient refusé l’érection de la statue réalisée par Clotilde Roch, se contentant d’une plaque expiatoire. L’œuvre fut installée à Annemasse. Une nouvelle épreuve a été réalisée, copie conforme de celle qui se trouve déjà à Saragosse.

samedi 1 octobre 2011

Michel Servet à l'honneur dans la presse Suisse

A lire dans La Tribune de Genève : http://www.tdg.ch/geneve/actu/brule-fois-servet-aura-statue-geneve-pagani-2011-09-30

Brûlé deux fois, Servet aura sa statue à Genève grâce à Rémy Pagani

Histoire genevoise | Le premier bronze réalisé en 1908 par Clotilde Roch, une élève de Rodin, mais refusée par Genève, avait trouvé refuge à Annemasse.

© DR | Michel Servet, icône des libres-penseurs, aurait eu 500 ans le 29 septembre 2011 (à gauche la stèle de Genève avenue Beau-Séjour, à gauche la staue de Saragosse. La même sera inaugurée lundi à Genève)

JF Mabut | 01.10.2011 | 08:36

Michel Servet aurait eu 500 ans le 29 septembre. Le théologien et médecin espagnol, brûlé vif à Champel le 27 octobre 1553, aura enfin droit à sa statue à Genève grâce à Rémy Pagani. L'œuvre en bronze, qui sera inaugurée lundi après-midi derrière l'hôpital cantonal, a été fondue à Saragosse selon le modèle original en plâtre de Clotilde Roch, une élève de Rodin.

C'est en tant que maire de Genève en 2009 que le conseiller administratif d'A Gauche toute s'est pris de passion pour ce «dissident de la dissidence», devenue une des icônes des libres-penseurs. Servet contestait le dogme chrétien de la Trinité (un Dieu en trois personnes), une hérésie pour le pape autant que pour le réformateur genevois Jean Calvin. Il fut d'ailleurs brûlé deux fois.

A XVIe siècle, on ne badinait pas avec la religion. Les livres du théologien sont interdits. En 1531, il doit changer de nom et sillonne l'Europe sous le patronyme de Michel de Villeneuve, du nom de sa ville natale Villanueva de Sigena, à 125 kilomètres au nord-ouest de Saragosse. Il entretient néanmoins une correspondance avec Calvin. En 1553, il est à Vienne, au sud de Lyon. Son dernier bouquin nie la divinité du Christ. Trop c'est trop, un proche de Calvin le dénonce aux catholiques. Qui l'emprisonnent et condamnent l'hérétique au bûcher. Il parvient à s'échapper. L'inquisition brûlera son effigie en place publique.

En route vers l'Italie, Servet passe par Genève. Pas de chance, il est reconnu, arrêté, condamné une deuxième fois au bûcher. Calvin et la compagnie des pasteurs, qui bataillent ferme alors contre le Conseil de ville pour imposer leur pouvoir et faire de Genève une cité réformée exemplaire, ne sont pas moins convaincus que les catholiques qu'il faut éliminer les hérétiques.

Michel Servet y perd la vie mais y gagne le statut d'icône de la liberté de pensée. Très vite la polémique enfle. Le réformateur Sébastien Castillon critique les protestants genevois. Plus tard Voltaire défendra sa cause. La « victime du protestantisme » empoisonne l'Eglise genevoise. En 1903, l'Eglise nationale fait dresser une stèle expiatoire derrière l'hôpital sur les lieux du bûcher. Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

Rémy Pagani s'est plongé dans la vie de Servet avec passion. A Saragosse, où un musée est consacré au théologien supplicié, on a inauguré en 2004 une statue de Servet pour le 450e anniversaire de sa mort et on prépare la commémoration du 500e de sa naissance. Une délégation débarque à Genève et s'étonne de n'y trouver aucune statue du médecin espagnol.

Un bronze a pourtant bien été coulé au tout début du vingtième siècle par Clotilde Roch. Qu'est-il devenu? Rémy Pagani tombe des nues et demande à ses services d'enquêter.

Tribulations des statues de Servet

Philippe Beuchat, conseiller en conservation de la ville de Genève raconte : « En 1902, la Ville a refusé l'œuvre de l'artiste qui avait exécuté le bronze à la demande d'un congrès international de libres-penseurs réuni à Genève. C'est la Ville d'Annemasse qui l'a récupéré.» Un pied de nez de la troisième république plutôt anticléricale à la Rome protestante ? C'est probable, remarque Sabine Maciol, archiviste de la Ville d'Annemasse.

Selon Philippe Beuchat, le plâtre original aurait été offert à Saragosse par la sculptrice ou l'un de ses parents. Les versions divergent sur ce point. Sabine Maciol se souvient que la commune de Saragosse a demandé à Annemasse en 2003 l'autorisation de copier la statue de l'Hôtel-de-Ville. Une demande restée sans suite en raison des coûts de l'opération.

Servet fondue pour la guerre

Arrive la seconde guerre mondiale. L'œuvre de Roch est déboulonnée en 1941, fondue, victime de la récupération des métaux. Vingt ans passent. La ville frontalière s'adresse à la famille de la sculptrice à Rolle. Coup de chance, elle a conservé un plâtre de Servet. Une nouvelle statue en bronze est réalisée. «Elle est légèrement plus petite, moins bien finie que le plâtre original conservé à Saragosse», analyse l'expert Philippe Beuchat, qui conclut : « La seconde statue de Servet installée à Annemasse est sans doute le résultat d'une première ébauche de l'artiste».

En 1988, le maire Robert Borrel, profitant de la réfection de la place de l'Hôtel-de-Ville, y fait dresser la statue. « Servet détourne son regard de Genève », remarque Sabine Maciol. L'archiviste connaît bien son sujet. Elle a organisé une exposition sur le libre penseur en 2008.

Ce lundi 3 octobre 2011, à 14 heures, Rémy Pagani inaugurera la statue de Michel Servet à l'angle des avenues de la Roseraie et Beau-Séjour, en présence de M. De Frutos, Ambassadeur d'Espagne en Suisse, Mme Isabelle Graesslé, Directrice du Musée de la Réforme et de M. Jean Batou, Professeur d'histoire à l'Université de Lausanne.

La copie genevoise a été coulée à partir du plâtre original de Saragosse, mis gracieusement à la disposition des Genevois, note Etienne Lézat, directeur des relations extérieures de la Ville de Genève qui s'est rendu sur place. Dernier clin d'œil de l'histoire, le bronze genevois sort de la même fonderie qui en 2004 a réalisé celui de Saragosse qui se dresse, devant l'hôpital Michel Servet,... avenue Isabel la Catholique.


A lire dans Le Temps : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/05fe4c7e-eba4-11e0-89e5-baf6d641008b/Gen%C3%83%C2%A8ve_r%C3%83%C2%A9habilite_Michel_Servet_en_victime_de_la_pens%C3%83%C2%A9e_unique

Histoire samedi1 octobre 2011

Genève réhabilite Michel Servet en victime de la pensée unique

Yelmarc Roulet

Une statue du penseur brûlé vif pour blasphème est inaugurée lundi. Un geste politique davantage qu’expiatoire

Brûlé vif en octobre 1553, Michel Servet revient à Genève en effigie, sous la forme d’une statue qui sera inaugurée lundi sur les lieux de son supplice. Cette manifestation, à l’initiative de la Ville, commémore les 500 ans du médecin et théologien espagnol, né selon la tradition le 29 septembre 1511 dans les Pyrénées aragonaises.

«L’affaire Servet reste une tache dans la vie de Calvin, note Isabelle Graesslé, directrice du Musée de la Réforme, qui prononcera une allocution lors de la cérémonie. Même si Genève connaissait à cette époque environ trois bûchers par an.» Pour la théologienne, l’inauguration de cette statue clôt un cycle: «En 1909, c’était encore saint Calvin. Aujour­d’hui, on ne peut plus dire que la mémoire genevoise refuse de commémorer une victime.»

1909? Cette année-là, Genève fêtait le 400e anniversaire de Calvin en érigeant le mur des Réformateurs dans le parc des Bastions. Mais elle n’avait pas voulu de la statue de Servet, que lui offrait le mouvement des libres-penseurs. Tout au plus avait-on placé, dans le quartier de Champel, à l’emplacement du bûcher, une pierre commémorative avec une plaque mettant la mort de l’humaniste sur le compte d’«une erreur de son siècle». Quant à la statue des libres-penseurs, signée Clotilde Roch (1867-1923), artiste genevoise et élève de Rodin, elle finira sur la place de la Mairie alors radicale-socialiste d’Annemasse, en guise de monument à la tolérance. Détruite sous le régime de Vichy, elle a été remplacée par une copie.

«Quand j’étais maire, raconte Rémy Pagani, j’ai été contacté par des historiens de Saragosse qui se plaignaient de l’état d’abandon de la pierre commémorative. Nous avons retrouvé en Aragon le moule en plâtre de l’œuvre, légué par Clotilde Roch. Notre statue a été coulée là-bas.» «Servet, c’était le dissident des dissidents», souligne l’élu d’A gauche toute! , qui se réjouit d’ériger «une statue de mémoire, contre la pensée unique dans notre époque du tout-au-marché».

Jean Batou, professeur à l’Université de Lausanne, représentera les historiens lors de cet hommage. Spécialiste de l’histoire contemporaine, il travaille sur la mondialisation, qui prend ses racines à l’époque des grandes découvertes. «Servet et Calvin, c’est la gauche et la droite de la Réforme, résume-t-il. Face à l’homme déchu de Calvin, que seule peut sauver la grâce divine, Servet remet l’homme au centre. C’est très moderne», précise celui qui est aussi candidat au Conseil national sur la liste de Solidarités.

Après avoir été récupéré par les libres-penseurs il y a cent ans, Servet deviendrait-il aujourd’hui un héros altermondialiste? Sa réhabilitation apparaît davantage en tout cas comme un geste politique de la gauche au pouvoir en ville que comme l’acte expiatoire de toute la Cité et toute l’Eglise de Calvin. L’Eglise protestante genevoise a du reste été tenue à l’écart de cette démarche. Sa direction a bien été invitée à la cérémonie de lundi mais elle ne pourra s’y rendre, pour cause de séminaire à l’extérieur. La paroisse de Champel-Malagnou a bien prévu un hommage de son côté, mais plus tard. Il n’y aura pas pourtant de polémiques. Les critiques contre Calvin sont aujourd’hui libérées et les cendres de Servet bien refroidies.

Médecin, Michel Servet avait mis en évidence la circulation sanguine cœur-poumon. Acquis à la Réforme, il se disputera des années durant avec Calvin en contestant le dogme de la Trinité et le baptême des enfants. «C’était un visionnaire, note Isabelle Graesslé, mais son message était inaudible dans une époque gouvernée par l’idée d’un monde trinitaire. En faire une victime du fanatisme est toutefois un anachronisme.» Fuyant le Dauphiné, où l’Inquisition l’a condamné à mort, il se jette dans la gueule du loup en venant à Genève. Sa condamnation au bûcher par l’autorité civile de Genève consolidera l’influence de Calvin, alors contestée.

Pour le pasteur Vincent ­Schmid, auteur d’une biographie de Servet, le premier apôtre de la tolérance, c’est Sébastien Castellion, celui qui prendra la défense de Servet dans son Traité des hérétiques et à qui on doit la célèbre phrase: «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme.»

Avis à Rémy Pagani: Castellion n’a encore ni rue ni monument à Genève. Servet, lui, est vraiment à la mode. Le groupe de productions lyriques Genevavox présente ce mois un opéra en trois actes intitulé Le Procès de Michel Servet. «Nous ne proposons pas des personnages en noir et blanc, assure Shauna Beesley, la compositrice, une Anglo-Australienne de Genève. Nous explorons les zones grises: Servet a sans doute péché par arrogance et naïveté.»

www.genevavox.net


mercredi 28 septembre 2011

Inauguration d'une statue en mémoire de Michel Servet

A lire sur le site de la ville de Genève : http://www.ville-geneve.ch/medias/invitations-presse/detail-invitation-presse/article/inauguration-statue-memoire-michel-servet/

A l'occasion du 500e anniversaire de la naissance de Michel Servet, la Ville de Genève a fait réaliser une copie de la statue de Clotilde Roch, pour l'installer à côté du monument expiatoire.

Michel Servet, homme de science, médecin et humaniste, est né il y a 500 ans à Villanueva de Sigena, dans la province de l'Aragon, en Espagne. Il publia plusieurs ouvrages théologiques qui refusaient le dogme de la Trinité et le baptême des enfants.

Condamné à mort pour hérésie par les autorités de la Ville de Genève, après avoir été arrêté à la demande de Jean Calvin, il fut brûlé vif en octobre 1553.

En 1902, un congrès international de libre-penseurs réuni à Genève chargea la sculptrice Clotilde Roch de concevoir une statue à l'effigie de Michel Servet. Celle-ci fut refusée par les autorités municipales de l'époque. Seule une pierre expiatoire fut installée en 1903, à l'emplacement du bûcher. La statue prit place à Annemasse.

A l'occasion du 500e anniversaire de la naissance de Michel Servet, la Ville de Genève a fait réaliser une copie de la statue de Clotilde Roch, pour l'installer à côté du monument expiatoire.

Monsieur Rémy Pagani, Conseiller administratif de la Ville de Genève, a le plaisir de vous inviter à l'inauguration de la statue de Michel Servet lundi 3 octobre 2011, à 14h, à l'angle des avenues de la Roseraie et de Beau-Séjour, ainsi qu'à la réception qui suivra.

Cette cérémonie verra la participation de M. De Frutos, Ambassadeur d'Espagne en Suisse, Mme Isabelle Graesslé, Directrice du Musée de la Réforme et de M. Jean Batou, Professeur d'histoire à l'Université de Lausanne.

Contact

Dominique Wiedmer Graf
Déléguée à l'information et à la communication
Département des constructions et de l'aménagement
4, rue de l'Hôtel de Ville
1211 Genève 3
Tél. + 41 22 418 20 53 / + 41 79 817 18 90

jeudi 18 août 2011

Servetus, our 16th century contemporary

L'International Association for Religious Freedom, association dont dépendent la General Assembly of Unitarian and Free Christian Churches (Angleterre) et l'Unitarian-Universalist Association (États-Unis), vient de publier avec la participation de l'Institut d'étude Michel Servet (Espagne) une brochure de 68 pages intitulée : "Servetus, our 16th century contemporary".

Je vous donne ci-après le texte anglais de la plaquette de présentation, vous y trouverez la table des matières.

Pour vous procurer la brochure veuillez vous adresser (en anglais) à Mme Audrey Longhurst : alonghurst@unitarian.org.uk - ou (en français) à M. Richard Boeke : r.boeke@virgin.net


An IARF publication marking the 500th anniversary of the birth of the Spanish priest and savant celebrated as one of the world’s earliest and most heroic advocates of religious freedom

www.iarf.net Dr Richard Boeke r.boeke@virgin.net 44 (0) 1403 257 801



SERVETUS

Our 16th Century Contemporary

Enlightened theologian and peacemaker who sought to reconcile religions and who preached the omnipresence of God, Michael Servetus paid with his life for espousal of tolerance and religious freedom in an age of bigotry.


Calvin’s Geneva saw Servetus and his books burned at the stake. Nevertheless his message of understanding and mutual respect between differing beliefs survives today among all Christian Universalists and the controversies which cost him his life are all too relevant to the religious divisions of our modern world.


In this concise publication seven acknowledged experts combine to offer an authoritative introduction to key aspects of Servetus’ life and teachings. For those who wish to draw on his ideas and his dedication as an inspiration for today’s congregations the book includes a worship resources section freely available for reproduction and use.


Contents

Foreword - English and Spanish (author: Rev. Peter Morales) -- Table of Contents -- Biography of Servetus (author: Jaume de Marcos Andreu) -- Servetus and Islam: In his life (author: Peter Hughes) -- Servetus and Islam: In his writings (author: Jaume de Marcos Andreu) -- Servetus and Unitarianism: The Transylvanian church (author: Rev Sandor Kovacs) -- Servetus and Unitarianism: The Contemporary Legacy (author: Rev.Richard Boeke -- Worship Resources: General Assembly Worship Panel Service ( Rev. Cliff Reed) -- Worship resources: Bilingual Celebration Service (adapted from Servetus Museum original) -- An interview with Servetus (An Imagined talk show, adapted from Calvin and Servetus by Louis W. Jones) -- Selected Bibliography – Appendix: Selections from Servetus’ ‘Restitutio’


July 2011 Paperback A5 Size 68 pages £4.00 (Discount price £3 plus 79p UK postage) from General Assembly of Unitarian and Free Christian Churches

1-6 Essex Street, London WC2R 3HY.

(cheques payable to GA of Unitarian & FCC)

Or Telephone: 44 (0) 20 7240 2384 with credit card details.


dimanche 29 mai 2011

Michel Servet est-il un prophète ?

Voici un court article que j'ai rédigé pour les Cahiers Michel Servet n°13 de juin 2010 "Les inspirés pas toujours compris".

Les Cahiers Michel Servet sont une revue indépendante et laïque éditée par le réseau francophone Correspondance unitarienne et enregistrée à la Bibliothèque Nationale de France sous l'ISSN 1965-2488.

Ils sont disponibles au prix associatif de 5,- euro. Pour toute information et commande contacter M. Jean-Claude Barbier à cette adresse mail : correspondance.unitarienne@wanadoo.fr

Michel Servet est-il un prophète ?

Ne fut-il pas plutôt un médecin, un humaniste et ... presque un réformateur ?


« Presque un réformateur »... Pour qu'il soit devenu un réformateur il aurait fallu qu'il puisse diriger une assemblée de fidèles, que ses écrits aient été reconnus par l'intelligencia protestante, par ceux notamment qui en occupèrent les sièges régionaux, je veux parler des Calvin à Genève, Œcolampade à Bâle ou Bullinger à Zurich, etc. En fait il conviendrait plutôt de dire qu'il ne fut surtout pas reconnu !


En tant que théologien, il ne se trouvera de place pour lui qu'au beau milieu des parias de la Réforme, les anabaptistes. Et encore ! Servet est tellement un penseur solitaire qu'il n'est jamais présenté par les historiens en tant qu'anabaptiste puisqu'il n'avait pas vraiment de rapports étroits avec cette mouvance. D'ailleurs il n'assistera pas au synode anabaptiste de Venise en 1550.


Un homme savant, né dans un petit coin de campagne insignifiant d’Aragon, soignant les malades, s'exprimant dans les langues des érudits et surtout celle des Juifs, capable de traduire les Saintes Écritures qu'il a la volonté d’expliquer alors que les « maîtres » de son temps le critique et le rejette catégoriquement, constamment sur les routes, terminant sa vie exécuté en public par ceux-là même qu’il estimait pouvoir le comprendre, les réformés de Genève, ayant même déclaré qu'il se préparait à la mort, des événements qui ressemblent à s'y méprendre à ceux qui se sont passés au Proche Orient quelques 1 500 ans plus tôt avec un certain Jésus…


Mais Servet n'a pas que le vêtement du prophète... Le prophète a pour vocation de changer les choses, de bousculer les idées reçues et les institutions figées. Il porte en lui le souffle divin qui lui autorise toutes les folies en terme de communication. Mais à sa manière, en cherchant à diffuser, il se révèle le prédicateur exigeant d'un retour au vrai christianisme, celui que l'on appelle de nos jours « primitif » ou encore « anté-nicéen ». Pour lui, si la Réforme l'entend et va au bout de son œuvre elle accouchera d'un christianisme vainqueur de la « Bête sauvage » de l'Apocalypse, la papauté , mot d'alors servant à qualifier l'Église catholique romaine, et abandonnera tout de ses pratiques jugée païennes. Rien qu'en rédigeant sa Christianismi Restitutio, il devient de fait l'annonciateur d'un monde nouveau où le christianisme apostat, selon l'idée qu'il s'en fait, n'a plus droit de cité. C'est un peu comme s'il s'était dit : « Calvin institue le christianisme et bien moi j'en annonce la restitution ! ».


Mais Servet céda à une tentation qui faillie lui être fatale déjà en 1538 à Vienne, celle de l'astrologie judiciaire. On suppose qu'il y aurait rencontré Nostradamus qui, selon des sources, se trouvait dans cette ville la même année. Ce serait une raison supplémentaire pour laquelle Servet s'est penché sur les moyens de connaître l'avenir. Pour lui aucun doute, si Dieu a créé la « machine » céleste ce n'est pas pour rien ! Il voit dans la création des corps célestes un appel divin à les observer et à en chercher les signes qui se révèlent au travers des mouvements planétaires. Il faut dire qu'à l'époque astrologie était synonyme d'astronomie. Si l'observation des mouvements faisait l'objet d'une interprétation ayant valeur de présage on parlait alors d'astrologie « judiciaire », pratique formellement condamnée par l'Église. Le lecteur et traducteur de la Bible qu'il était connaissait sans doute aucun ce mot de la Loi : « Vous ne devez pas chercher les présages, et vous ne devez pas pratiquer la magie » (Lévitique 19:26). Mais, le contexte du verset traitant de la magie - et lui-même ne la pratiquant pas - il pensait probablement que la recherche de présages condamné par l'Écriture était celle entourée de rituels magiques et non la sienne, qui, elle, s’accompagnait de raisonnements logiques et travaillant à la connaissance des actions divines.


Encore cette volonté d'annoncer !


Servet est trop spiritualiste pour cette époque où il est plus que jamais question de pouvoir temporel en religion et trop rationaliste pour une chrétienté encore tant fondamentaliste. Et puis, le temps n'est plus aux prophètes mais aux docteurs. Le monde des réformés, entend plutôt s’appuyer sur les Princes et les Communes qui les soutiennent et ils élèveront leurs enfants dans les lettres des grands hommes qu'ils s'étaient choisis pour guides.


Incompris il le fut jusqu'à la fin. La quasi totalité de ses travaux écrits brûlèrent avec lui à Champel. Ses rêves de réforme radicale, d'avènement d'un monde nouveau, de millénium ayant pour seul roi sur la terre le Christ, où la vache et l'ours pâtureraient ensemble, tout cela fut anéanti dans les flammes.


Par la suite sa mémoire ne survécut que timidement. Ce sont souvent d'autres incompris qui firent resurgir régulièrement son martyr et ses doctrines. Il faudra attendre quelques 350 ans avant que ceux qui se considèrent comme les héritiers de ses accusateurs genevois ne produisent un monument expiatoire et presque autant avant que des milieux extérieurs à l'unitarisme anglo-saxon et transylvain ne s'intéressent à ses travaux.


Mais si Servet fut incompris de son temps combien il ne l'est plus de nos jours ! Tant de voix se sont levées au cours du XXème siècle pour dénoncer ses bourreaux et faire apparaitre son génie au grand jour. Pour les chrétiens non trinitaires d'aujourd'hui, de toute tendance confondue, il a repris sa place de prophète annonciateur d'un autre christianisme et, pour beaucoup d'entre ces chrétiens, de vérités élémentaires. Et ce ne sont pas uniquement les croyants qui lui rendent hommage mais aussi les libres-penseurs de tout bord, tous ceux qui aspirent à la liberté d'expression et de conviction. Il est en bonne place au panthéon des martyrs qui ont scellés de leur sang le droit à cette liberté et qui n'ont pas plié le genoux devant l'alliance fanatique du tribunal ecclésiastique et du bras séculier.

samedi 28 mai 2011

Un opéra inespéré ! Le procès Michel Servet

Qui pouvait l'imaginer ?


Un opéra consacré au procès de Michel Servet à Genève. Voilà qui a de quoi réveiller les consciences alors qu'il y a à peine deux ans que s'est déroulé le jubilé Calvin.


Image : Servet croupissant dans sa cellule en attendant son procès reçoit la visite de Jean Calvin son accusateur. Illustration signée Albert, tirée du livre d'Antonio Martínez Tomás "Miguel Servet, un martir de la ciencia" (collection de l'auteur du présent blog).

Il faut dire que le procès Servet est source d'inspiration et quant aux protagonistes, j'entends par là Calvin, Servet et Castellion, ils ont déchainés les passions en leur siècle.


Bien que celui qui remporta la victoire fut Calvin, puisqu'aujourd'hui encore une majorité au sein du protestantisme se considère comme héritière du réformateur, les deux autres n'ont pas été totalement ignorés.


Très tôt les écrits de Servet et de Castellion se sont exportés aux Pays-Bas, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et surtout en Pologne et en Hongrie.


Tandis que les Remonstrants de Hollande, farouches opposant au calvinisme, se nourrissaient des textes de Castellion (ils nous ont transmis des manuscrits inédits), les unitariens de Pologne et de Hongrie s'organisaient pour créer une église dont la source d'inspiration est sans conteste les travaux de Servet sur la Trinité, George Biandrata s'étant fait son disciple bien qu'il ne l'ait jamais rencontré.


Si Calvin a remporté un grand succès le charme n'opère plus autant de nos jours et les deux martyrs de la liberté de conscience ont pris une belle revanche sur le théologien.


Cet opéra est le fruit de la compositrice Shauna Beesley et du librettiste Jean-Claude Humbert.


Ensemble ils nous font revivre cet épisode où se mêle la souffrance et la haine, où chaque mot est pesé et où chaque phrase peut causer la perte du médecin espagnol.


De Vienne à Genève, de son premier brûlage en effigie par l'inquisition catholique à son exécution réelle par les protestants, Shauna Beesley et Jean-Claude Humbert retracent au moyen de cette œuvre puissante un épisode de la vie de ces hommes que tout pouvait réunir mais que l'intolérance trônant encore en ce temps a empêchée de cheminer côte à côte.


Oui, tout pouvait les réunir. Ils étaient tout deux des étrangers, ils furent souvent contestés, ont dû parfois fuir, se cacher, Calvin fut même banni de Genève lors de son premier séjour.


Ironie du sort, c'est cette même intolérance, cette haine pour l'hérésie que nourrissait l'auteur de l'Institution de la religion chrétienne qui associera le nom de Calvin à celui de Servet pour l'éternité.


Par cette œuvre enfin, Shauna Beesley et Jean-Claude Humbert nous rappellent combien le totalitarisme de la pensée unique est loin d'être éradiqué et que ce sont de tels épisodes du passé qui pourront travailler, s'il sont entendus, à le faire reculer.


Vous trouverez sur le site de l'association Genevox un résumé de l'opéra ainsi que la bande-annonce promotionnelle que nous donnons ci-après : http://www.genevox.net/le-procegraves-de-michel-servet.html


Que pouvait-il y avoir de plus grandiose et de plus merveilleux qu'un opéra avant cet autre grand rendez-vous de Genève pour la liberté de conscience que sera le projet Castellion 2015 ?


Nous souhaitons à Shauna et Jean-Claude que leur œuvre rencontre un grand succès !

Notons cependant que les dates retenues dépendront des fonds réunis.

Nos auteurs ont besoin de vous !

Il est possible de faire un don et ainsi devenir sponsor à cette adresse : http://www.genevox.net/sponsors.html

A lire également, l'article de mon ami Jean-Claude Barbier sur ses Actualités unitariennes :


http://actua.unitariennes.over-blog.com/article-un-opera-pour-michel-servet-1511-1553-74527343.html


jeudi 23 décembre 2010

Bernard Sesboüé, Frédéric Lenoir. Le match théologique

A lire sur cette page : http://www.lavie.fr/hebdo/2010/3408-3409/bernard-sesboue-frederic-lenoir-le-match-theologique-20-12-2010-12637_183.php


Qui est Jésus ?

Bernard Sesboüé, Frédéric Lenoir. Le match théologique

publié le 23/12/2010

Pour Frédéric Lenoir*, philosophe, sociologue et historien des religions, directeur du Monde des religions, l’appellation « Fils de Dieu » n’implique pas que Jésus ait été considéré par ses apôtres comme étant Dieu lui-même. Le théologien jésuite Bernard Sesboüé*, professeur au ­centre Sèvres de Paris, est de l’avis contraire. Nous avons interrogé l’un puis l’autre protagoniste et mis en regard leurs points de vue.

Que dit le Nouveau Testament sur la divinité de Jésus ?

Réponse de FRÉDÉRIC LENOIR. Les Évangiles synoptiques, écrits peu de temps après la mort de Jésus, le présentent comme « Christ, Seigneur et Fils de Dieu » pour reprendre le titre du livre de Bernard Sesboüé. Mais aucun de ces titres ne dit explicitement que Jésus est l’égal du Père, qu’il est Dieu fait homme. L’idée de l’incarnation apparaît plus tardivement, environ 70 ans après la mort de Jésus, avec le quatrième Évangile, attribué à Jean. Pour la première fois est affirmée clairement l’identité, et même l’égalité, entre le Père et le Fils, ce qui semble contredire les synoptiques. Paul, quant à lui, oscille entre les deux visions. Sa christologie est conforme à celle des synoptiques, mais certains hymnes poétiques semblent préfigurer la vision johannique, sans être aussi explicites.

Réponse de BERNARD SESBOÜÉ. Au lendemain de la Résurrection, il se produit une relecture chez les apôtres de tout le passé de Jésus. Leurs anciennes compréhensions de Jésus se cristallisent, le puzzle se met en place. Les apôtres réalisent qu’ils ont côtoyé Dieu lui-même ! Dès les écrits de saint Paul, les plus anciens du Nouveau Testament, c’est clair. Paul célèbre « le Christ selon la chair, celui qui est, au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles des siècles » (Romains 9, 5). Dans l’épître aux Philippiens, Paul reproduit une ancienne hymne catéchétique : le Christ, « de condition divine, n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes ». L’hymne raconte comment Jésus meurt sur la croix, et que Dieu lui donne ensuite le « nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus, tout genou fléchisse, chez les êtres célestes, terrestres et souterrains, et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus-Christ, à la gloire de Dieu le Père ». Par la suite, la théologie johannique développera la théologie de l’incarnation, mais je ne vois pas de rupture entre Paul et Jean.

Jésus a-t-il dit qu’il était Dieu ?

Réponse de FRÉDÉRIC LENOIR. Non. Il sait qu’il a un lien singulier avec Dieu, qu’il est le Fils bien-aimé du Père, qu’il est plus qu’un prophète, mais il ne se présente jamais comme l’incarnation de Dieu. Il se nomme lui-même le « Fils de l’homme », ce qui renvoie à un titre messianique, sans pour autant se faire l’égal de Dieu. Le sentiment que j’ai, en lisant et en relisant les Évangiles, mais sans certitude, c’est qu’il était en partie un mystère pour lui-même, comme il l’était pour ses disciples.

Réponse de BERNARD SESBOÜÉ. Non, car on l’aurait pris pour un fou. Mais il s’est dit « Fils de l’homme », ce qui a une valeur bien plus forte que s’il s’était dit « Fils de Dieu ». Lors de son procès, dans l’Évangile de Marc, à la réponse du grand-prêtre qui lui demande s’il est le Messie, le Fils du Dieu béni, Jésus dit : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme assis à droite de la Puissance, venir avec les nuées du ciel. »

La divinité du Christ est-elle fondamentale pour un chrétien ?

Réponse de FRÉDÉRIC LENOIR. Tout dépend ce qu’on entend par divinité. Le christianisme originel repose sur la foi dans la Résurrection de Jésus et non sur la Trinité, qui est une élaboration plus tardive. Rien ne permet d’affirmer que les premiers chrétiens, les contemporains de Jésus, aient cru en sa pleine divinité. Ils ont cru qu’il était l’envoyé de Dieu, qu’il avait un lien unique avec lui. J’aime la formule de Paul : « Il est l’image du Dieu invisible. » On peut donc, à mon sens, être chrétien, comme les apôtres, en croyant que Jésus est fils de Dieu sans pour autant le considérer comme Dieu. L’idée de l’incarnation apparaît à la fin du Ier siècle, et celle de la sainte Trinité émerge au cours du IIe siècle pour devenir un dogme avec les différents conciles au cours du IVe siècle. C’est une tentative d’explication rationnelle du mystère du Christ, lequel a toujours été perçu comme un « pont » entre Dieu et les hommes. Je ne renie pas la formule trinitaire, mais je crois qu’il ne faut pas la prendre pour un absolu. D’une part, parce qu’elle a été élaborée et affinée dans un contexte politique qui a parfois joué un rôle important dans certaines décisions. L’exemple le plus frappant est le concile d’Éphèse, en 431, qui a condamné Nestorius – le patriarche de Constantinople qui récusait l’expression de Marie « mère de Dieu » – dans des circonstances incroyables qui relèvent plus du polar théologique que du souffle de l’Esprit-Saint ! D’autre part, et surtout, parce que Dieu est ineffable. Je pense qu’on ne peut rien dire de ce qu’il est dans son essence, et je rejoins la grande tradition apophatique, de Denys à Maître Eckart, qui affirme qu’on ne peut rien dire de Dieu, sinon ce qu’il n’est pas. Même saint Thomas d’Aquin, à la fin de sa vie, disait qu’il voulait brûler ce qu’il avait écrit, car il considérait que c’était « comme de la paille » par rapport à ce qu’il avait contemplé du mystère indicible de Dieu. Ma foi chrétienne repose sur le lien personnel que j’entretiens avec Jésus ressuscité, un Christ qui me conduit au Dieu ineffable, plus que sur la croyance en des formulations théologiques, aussi respectables soient-elles.

Réponse de BERNARD SESBOÜÉ. Oui. La divinité du Christ au sein du mystère trinitaire est ce qui fait tenir ou tomber la foi chrétienne. D’ailleurs, les contradicteurs des chrétiens, comme le païen Celse, en témoignent à leur manière, en s’en prenant ouvertement à la thèse de l’incarnation, qu’ils jugeaient comme le point central de la foi chrétienne. L’originalité fondamentale de celle-ci n’est pas d’affirmer que Dieu existe, mais qu’il s’intéresse à l’homme au point de partager sa condition en Jésus. Cela change tout : cela veut dire qu’il rejoint l’humanité de la naissance à la mort. Jésus n’est pas un simple intermédiaire entre le ciel et la terre. Il nous permet une véritable communion au monde divin. En priant Jésus, je suis en communion avec Dieu. Si Jésus n’est pas Dieu, c’est comme si je m’adressais à un très grand saint, mais c’est tout.
Sur cette affaire, il ne faut pas prendre les mots de façon littérale ou minimaliste, comme le fait Frédéric Lenoir. Quand on dit que Jésus est le « visage » de Dieu, ou son Fils, ou le Seigneur, le théologien qui est au courant de la portée du langage biblique sait par tout le contexte qu’il s’agit de métaphores de la vraie divinité de Jésus. Cette affirmation pose le paradoxe de penser ce qui est absolu au sein même de ce qui est contingent.

* Leurs derniers livres :
- Comment Jésus est devenu Dieu, Fréderic Lenoir, Fayard, 19,90 €.
- Christ, Seigneur, et Fils de Dieu. Libre réponse à Frédéric Lenoir, de Bernard Sesboüé, Lethielleux, 13 €.

samedi 19 juin 2010

Michel Servet dans la pièce d'Ugo Rizzato


Dans la pièce historique d'Ugo Rizzato "Georges Biandrata, le renard et le lion", mise en scène par Valter Scarafia et jouée par la compagnie du Théâtre du Marquis (Saluzzo, Piémont, Italie) (lien). Ici, Michel Servet (joué par Ugo Rizzato lui-même), dans sa prison, reçoit la visite de Guillerm Farel (joué par Franco Bellino), pasteur réformé et bras droit de Jean-Calvin.

La conviction sincère et têtue de l'accusé et la morgue de l'inquisiteur. Tout cela parce que Michel Servet n'était pas favorable au baptême des jeunes enfants (le pédobaptême) et qu'il ne trouvait pas le dogme trinitaire dans le Nouveau Testament, ce qui est tout à fait exact (voir le récent billet de Michel Théron dans Golias-hebdo, rubrique "le blog du sacristain", intitulé "Trinité") !

Avec Michel Servet (brûlé vif à Champel, hors des murs de Genève) et d'autres anti-trinitaires emprisonnés et exécutés, l'unitarisme a ses martyrs. Elle en garde le souvenir ; elle en fait souvenance ; ce sont ses racines historiques. L'unitarisme a une histoire héroïque avec des personnalités dont elle est légitimement fière (voir notre site documentaire de La Besace des unitariens) et qui jalonnent son développement dans le temps et dans l'espace. Le dernier martyr fut le révérend Norbert Capek, gazé au camp nazi de Dachau en octobre 1942 (le culte des unitariens de ce mois de juin lui rend particulièrement hommage).

Une tradition est faite de personnes qui y croient et s'y consacrent.

Source : http://actua.unitariennes.over-blog.com/categorie-11383551.html

vendredi 18 juin 2010

Genève : une plaque explicative à la stèle Michel Servet


La Ville de Genève vient de compléter le monument expiatoire à la mémoire de Michel Servet qui, à l’occasion du 350e anniversaire de sa condamnation, avait été érigé en 1903 sur l’emplacement présumé de son bûcher, par une plaque explicative.


En rappelant les propos de Sébastien Castellion, contemporain de Jean Calvin, celle-ci, non seulement apporte des informations mais rectifie aussi l'affirmation de la stèle selon laquelle il s'agissait d' "une erreur de son temps". Or l'erreur fut bien d'abord celle de Jean Calvin qui via ses relations dénonça Michel Servet à l'Inquisition catholique, ce dernier habitant Vienne (en France), puis le fit arrêter lorsque qu'il s'aventura à Genève (c'est son domestique qui servit alors d'accusateur), mena bel et bien un procès inquisitorial, s'y acharna manifestement jusqu'à donner lieu au soupçon d'un règlement de compte personnel, le justifia par la suite haut et fort par un libelle et en fit une théologie de la condamnation de l'hérésie avec appel au bras séculier. L'opinion publique constata (soit pour applaudir, soit pour réprouver) que les protestants, en la matière, faisaient comme les catholiques !


Voici ce que dit cette plaque dont on ne peut que souligner l'opportunité.

Michel SERVET, (1509 ou 1511 – 1553), médecin et homme de science espagnol, né à Villanueva de Sigena, province de Huesca, région d'Aragon. On lui reconnaît la découverte de l’oxygénation du sang. Il publia plusieurs ouvrages théologiques, refusant la trinité et le baptême des enfants, qui furent jugés blasphématoires par les catholiques et les protestants de son époque.
Il chercha à faire reconnaître ses idées par Jean CALVIN, sans succès. Condamné à mort par les autorités de la Ville de Genève, pour hérésie, il fut brûlé le 26 octobre 1553.
Sébastien CASTELLION, régent du Collège de Rive, exilé à Bâle, s’éleva en défense post mortem contre le traitement subit pour hérésie et écrivit : «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois tuèrent Servet, ils ne défendirent pas une doctrine, ils tuèrent un homme.»
Ce monument, commandé à l'initiative d'Emile DOUMERGUE, historien français, doyen de la faculté de théologie de Montauban, est gravé sur les deux faces.


Source : http://actua.unitariennes.over-blog.com/article-geneve-une-plaque-explicative-a-la-stele-michel-servet-52500932.html

samedi 5 juin 2010

Le spectacle « conscience contre violence » en DVD



J'avais déjà eu l'occasion de parler de la pièce dans un précédent message (voir juin 2008 dans les archives du blog).


La troupe Tous Azimuts met à la disposition du grand public un enregistrement sous forme de DVD.


Pour le recevoir il suffit d'en faire la demande par courrier à la troupe accompagné d'un chèque de 8,- € (coût du DVD + frais de port par lettre suivie) à l'adresse suivante :

Cie Tous Azimuts

1 bis rue du Danemark

59100 Roubaix


IMPORTANT : Envoyez préalablement un mail pour connaître le montant du coût d'expédition en fonction de l'augmentation des tarifs postaux à : contact.tousazimuts.th@orange.fr ou tousazimuts.th@wanadoo.fr


Ce spectacle nous fait voyager dans le temps, nous ramenant à deux époques d'intolérance et de persécution.

Celle de la Genève de Calvin, théocratie puritaine ne souffrant d'aucune critique en matière de croyance, dont la persécution des hommes jugées hérétiques ira même jusqu'à les faire périr au moyen du glaive et du feu pour certains, et une autre plus proche de nous, celle de la barbarie nazie qui, au nom d'une idéologie de la supériorité, ôtera la vie à des millions de Juifs et aussi d'hommes et de femmes que le parti considérait comme nuisibles.


La pièce est une adaptation libre du livre de Stefan Zweig qui retrace la vie de Sébastien Castellion, jadis compagnon de Jean Calvin mais que celui-ci bannira de Genève après qu'il eu affirmé ses divergences d'opinion avec le « grand réformateur ».


Castellion devra se réfugier à Bâle où il mènera une vie compliquée, subira l'humiliation de ne pouvoir exercer son métier d'enseignant en lettres pendant une assez longue période de temps au point d'en être réduit à travailler comme ouvrier d'imprimerie et à ramasser du bois dans les cours d'eau.

Passant son existence entre un avenir incertain et la critique venu de Genève qui rêve de sa perte il mourra encore jeune d'épuisement.


Le spectacle à donc pour soucis principal de mettre en parallèle les discours du « Pape de Genève », imprégnés de certitudes et de brutalité et ceux de l'exilé de Bâle, pleins de sève et d'humanité.


Liens :


http://tousazimutsletheatre.fr/spectacles03.html


http://www.dailymotion.com/video/x20pve_castellion-contre-calvin-conscience_creation


http://libertedecroyance.blogspot.com/2008/06/conscience-contre-violence-castellion.html


mercredi 2 juin 2010

Le monument Michel Servet à Paris

Un peu d'histoire autour de ce monument érigé en 1908 situé Square de l'Aspirant Dunnant à Paris face à la mairie du XIVème arrondissement et au contexte plutôt surprenant.

Confiée « à la garde du peuple », comme on peut le lire sur son socle, la statue est l'initiative non d'un comité de libre penseurs ou de protestants repentants mais du catholique Henri Rochefort, républicain d'origine aristocratique (de son vrai nom Henri de Rochefort-Luçay), journaliste polémiste et homme politique (membre du Gouvernement de la Défense nationale à la chute du Second Empire) qui s'est illustré lors de la Commune de Paris mais qui se rapprocha progressivement du boulangisme et de l'extrême droite. Il fut notamment du camp des anti-dreyfusards, un changement radical chez celui qui fut tant l'ami de Victor Hugo.

Pourquoi donc un catholique nationaliste souhaita-t-il ériger une statue en l'honneur d'un homme qui inspira la libre pensée et qui, condamné pour hérésie, finit brûlé en effigie par le clergé ?
Souvenons-nous que ce sont les protestants qui ont brulé Servet pour de vrai, alors qu'il était finalement l'un des leurs.
L'image fratricide était idéal pour lancer un message aux protestants d'Alsace et de Lorraine qu'il accusait d'avoir soutenu l'Allemagne en 1870 et d'avoir ainsi fait perdre les deux régions à la France.
Qui plus est le radicalisme de Servet qui ne renonça pas à ses idées au risque d'y laisser sa propre vie pouvait servir de message de propagande aux nationalistes qui rêvaient de revanche.

Son sculpteur Jean Baffier, d'origine berrichonne, était lui aussi catholique. C'était un homme connu pour ses idées réactionnaires, voir anti-sémites et fut un fervent défenseur du régionalisme. D'ailleurs il créa en 1888 dans le même arrondissement parisien la « Société des Gâs du Berry et aultres lieux du Centre ». Il écrivit pour le Journal du Cher, la Dépêche du Berry et fonda même son propre journal en 1886 Le Réveil de la Gaule.

La ville de Bourges a conservé deux croquis d'étude pour le monument à Servet que l'on peut voir en photo ci-contre. Les dessins sont exposés au musée du Berry.
On y retrouve la statue en elle-même mais également une copie de la célèbre gravure de Christopher Sichem datant de 1607 qui devait apparemment servir de modèle pour le monument.
Cette étude représente Servet la main droite le long du corps et la gauche sur le cœur. Finalement Baffier le sculpta les deux mains croisées en haut de la poitrine et portant des chaines comme sur le second croquis.

Un monument qui pourrait prêter à controverse mais dont on ne retiendra que la présence de l'homme Servet, le martyr devenu symbole de liberté, et non la récupération qu'ont cherché à en faire des acteurs de l'intolérance aux cœurs chargés de haine. Pour preuve Chrétiens unitariens et libres penseurs se recueillent auprès du monument depuis plusieurs années...

Liens :

Croquis n°1 sur le site Joconde


Croquis n°2sur le site Joconde


http://prolib.net/pierre_bailleux/unit/cu060.servet_paris.htm


http://actua.unitariennes.over-blog.com/article-29622675.html


dimanche 30 mai 2010

Le pasteur Chenevière, contre la Trinité et pour l'usage de la Raison

Quant à moi, je n'en trouvai pas trace dans les Écritures saintes. (...)
Exiger que cette acuité de l'esprit de tous ceux qui doivent être sauvés, ce serait — du moins à mon sens — fermer la voie du salut à la plus grande partie des hommes.

Sébastien Castellion, De arte dubitandi, Livre II, De la Trinité


De tous les bastions du protestantisme Genève en est surement le cœur

Si elle fut la patrie de la forme la plus stricte de la religion réformée en Europe - Calvin, Farel, Bèze et Knox en firent une théocratie puritaine au 16ème siècle - elle fut aussi le théâtre de la naissance d'un protestantisme dynamique et progressiste. Un certain homme, le pasteur Chenevière, en fut l'un des principaux protagonistes.


Jean-Jacques-Caton Chenevière est né le 20 décembre 1783 à Genève. Fils du pasteur Nicolas Chenevière il étudiera les lettres et la philosophie. En 1801 il devient franc-maçon et en 1802 il entame une carrière de théologien. Ayant obtenu son diplôme de pasteur en 1807 il officiera en Suisse d'abord (Dardagny) puis en France (Marseille, Paris)

En 1812 il se marie à Genève et officie dans la ville puis en 1813 il est nommé missionnaire diplomatique auprès du Grand-maitre de l'Université impériale.

Finalement en 1814 il est nommé pasteur à St-Pierre (Genève).

Le théologien libéral qu'il est s'impliquera à partir de cette époque très fortement dans la politique, ce qui lui vaudra au départ quelques foudres.

En 1815 il est aumônier du contingent genevois et en 1817 il est nommé professeur de dogmatique et de morale à l'Académie (trois fois nommé recteur entre 1825 et 1858).

Chenevière est un théologien-écrivain dont les œuvres conservées à Genève s'élèvent à 44.

Entre autre chose il est le fondateur du journal Le Protestant de Genève (devenu par la suite Le Protestant, aujourd'hui refondu avec le magazine Évangile et Liberté)


Ce qui est intéressant dans la position de Chenevière c'est qu'il est à la fois un libéral – il sera LE grand opposant du « Réveil »*, le méthodisme** s'implantant de plus en plus fortement au sein de l'Église Réformée de Genève – avec tout ce que cela suppose dans le contexte d'alors, mais il est également un homme très attaché à l'autorité et à l'inspiration divine de la Bible.

C'est à cause de son positionnement qu'il sera en conflit à la fois avec les partisans du Réveil et avec les plus farouches libéraux très attachés à la critique***, trop selon son avis.

Bien sûr il ne sera pas sur le banc de touche quand il s'agira de s'en prendre à l'influence restaurée du catholicisme à Genève, spécialement dans les affaires politiques et sociales.


Ce que souhaite Chenevière au fond est très simple : que le protestantisme, tout en conservant l'autorité de l'Écriture Sainte, se débarrasse des « causes qui retardent chez les réformés les progrès de la théologie » pour reprendre le titre d'un de ses discours prononcé en 1819.

Parmi ces « causes » on peut citer par exemple le rejet de l'usage de la raison, l'emploi immodéré de l'autorité des pères de l'Église, des traditions, des confessions de foi et des anciens réformateurs, la passion pour les systèmes théologiques complexes qui creusent un véritable fossé entre les docteurs et le message évangélique.

En somme pour Chenevière, bien qu'il sache conserver un esprit objectif envers la personne du grand réformateur de Genève, le monde protestant doit en finir avec le calvinisme.


Il est évident que si des hommes comme Sébastien Castellion et Michel Servet ne pouvaient être inconnus du pasteur Chenevière, leurs œuvres respectives ne pouvaient encore moins ne pas compter pour lui.


Les travaux qui nous intéressent ici sont surtout sa série de 6 essais théologiques dont le premier volume est consacré à la question trinitaire.

Voici la liste détaillée des volumes :

Du système théologique de la Trinité,

De la dépravation héréditaire de l'homme,

De l'usage de la raison en matière de foi,

Des confessions de foi,

Des bienfaits de Notre Seigneur Jésus-Christ,

De la prédestination et de quelques autres dogmes calvinistes.


Dans son essai sur la Trinité, Chenevière s'emploie à démontrer que le dogme formulé à l'issu des conciles n'est pas en conformité avec la Bible, ne reflète pas la pensée des pères apostoliques, s'oppose à la raison, laquelle est un don de Dieu et qu'il n'y a nul besoin de croire en la Trinité pour obtenir le salut mais que celui-ci s'obtient en pratiquant l'amour envers envers son prochain ainsi qu'en faisant la volonté du Père (Notons que Castellion avait déjà souligné tout cela). Il réagi également aux conclusions de divers théologiens trinitaires de son temps qu'il cite abondamment.


Pour plus de détails sur J.J.C Chenevière je vous renvoi à l'article de Marc Chenevière (son arrière-arrière-petit-fils) : « Jean-Jacques-Caton Chenevière en 1831, au miroir de sa correspondance » publié dans l'ouvrage collectif « Genève protestante en 1831 » (Actes du colloque tenu en commémoration des 150 ans de la création de la Société Évangélique de Genève et de la parution du journal Le Protestant de Genève), publié au éditions Labor et Fides (1983). Il est toujours disponible.


Consulter l'article « Jean-Jacques-Caton Chenevière en 1831, au miroir de sa correspondance » en aperçu limité (page 91) :


http://books.google.fr/books?id=6-xi0O2QeVsC&pg=PA91&lpg=PA91&dq=Gen%C3%A8ve+protestante+en+1831+chenevi%C3%A8re&source=bl&ots=0USeRItpTK&sig=WCqtyXH-bHRx00DUk_WBJyMy87c&hl=fr&ei=gA_9S5-2MpKO4gbG-qyhCw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CBUQ6AEwAA#v=onepage&q=Gen%C3%A8ve%20protestante%20en%201831%20chenevi%C3%A8re&f=false


Sont également disponibles certains de ses ouvrages sous forme électronique sur Google Livres ou en réimpression sur ces sites :


Format électronique


http://books.google.fr/books?as_q=Jean-Jacques-Caton+Chenevi%C3%A8re&num=10&btnG=Recherche+Google&as_epq=&as_oq=&as_eq=&as_brr=1&as_pt=ALLTYPES&lr=&as_vt=&as_auth=&as_pub=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_isbn=&as_issn=


Réimpressions


http://www.abebooks.fr/servlet/SearchResults?an=Chenevi%C8re%2C+Jean-Jac&sts=t&x=80&y=13


http://www.abebooks.fr/servlet/SearchResults?an=chenevi%E8re+jean-jacques&sts=t&x=95&y=10


Article consacré à l'union du Protestant (de Genève) et d'Évangile et Liberté :


http://www.evangile-et-liberte.net/article_280_evangile-et-liberte-et-Le-Protestant


* Le « Réveil » est un mouvement de réaction né au sein du protestantisme, en terre britannique d'abord puis étendu au reste du monde protestant. Il est un effort de retour aux dogmes d'avec qui les églises d'alors tendaient à prendre des distances. Le Réveil trouve son pendant moderne dans les églises évangéliques dites « fondamentalistes ». Il est en opposition avec le « Libéralisme évangélique » qui prône une lecture des Textes Sacrés dégagée de tout dogmes, tend à rejeter l'autorité des docteurs de l'Eglise et des conciles et encourage une pratique du culte s'accompagnant de l'usage du cœur et de la raison.

**Le méthodisme est une église fondée au 18ème siècle par le prédicateur anglais John Wesley (1703-1791). Elle a fleurie en Angleterre et aux E-U mais a aussi fortement influencée les églises protestantes dans le reste du monde.

***La critique en théologie est une lecture scientifique du texte de la Bible qui tend à en révéler les faiblesses sur le plan historique et littéraire. Elle est considérée par certains comme un progrès mais par d'autres comme un obstacle à la foi.